Le génie de la haie

« L’art de la marqueterie bocagère avait atteint ici un haut degré d’accomplissement. La pierre accueillait la mousse. La mousse arrondissait les angles et protégeait des sociétés de bêtes. Oh ! Comme il eût été salvateur d’opposer une « théorie politique du bocage » aux convulsions du monde. On se serait inspiré du génie de la haie… Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser...

L’air y passait, l’oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir, mais elle arrêtait le glissement de terrain.

A son ombre fleurissait la vie, dans ses entrelacs prospéraient des mondes, derrière sa dentelle se déployaient les parcelles. La méduse du récent globalisme absorbait les bocages. Ce remembrement du théâtre mondial annonçait des temps nouveaux. Ils seraient peut-être heureux mais n’en donnaient pas l’impression. « 

Sylvain Tesson, en marche sur « Les chemins noirs » à l’approche du Cotentin.

Entre forêt et « bocage », notre jardin fourmille de vie, de visiteurs de toutes espèces qui vont et viennent à travers les rideaux d’aubépines, de charmilles, de berbéris, d’aulnes, de lierre, de mûriers…

Et pour prendre modèle sur le génie ancestral de la haie, nous avons créé une haie à l’intérieur du jardin. En demi-cercle autour du vieux pommier, elle délimite le territoire du potager par un mélange assez échevelé d’hydrangeas variés, de mauves arbustives, de pivoines et d’herbes sauvages.

Blanc Notre-Dame

La fièvre du jardinage s’est abattue sur l’Alsace-Lorraine. Les pépiniéristes de la fête des plantes de l’Abbaye d’Autrey n’avaient jamais vu cela : une noria de brouettes, poussées par les scouts en grande tenue, transportant de futurs jardins vers les parkings. Il a fallu aussi revenir aux fondamentaux : « oui, celui-là va perdre ses feuilles en automne », « attention, c’est un arbre qui va atteindre six à huit mètres ! », « celui-là pousse très lentement , trois centimètres par an »… Beaucoup plus compliqué que prévu, le jardinage! Mais la visite du jardin de l’abbaye ouvre de si belles perspectives…


L’Abbaye d’Autrey et son jardin : https://www.abbayedautrey.com


L’un s’éteint, l’autre s’allume

Quand un rhododendron s’endort, un autre se réveille. Les rouges et les roses se sont éteints comme le parfum des skimmias. C’est alors que le grand rhododendron violet, que nous avons trouvé bien isolé à notre arrivée, sort le grand jeu…

Plus timidement dans le sous-bois, le rhododendron blanc s’éveille lui aussi mais il faudra encore attendre pour voir ses corolles s’ouvrir et révéler les chaudes nuances de leur coeur d’or.

Et au bord du ruisseau, sous l’érable du Japon, l’azalée émerge des fougères, des hostas bleutés, des lamiers argentés, les astilbes et les podagres.

Le réveil du grand hêtre

C’était entre deux sommeils, par une « Nuit de France Culture ». Une naturaliste racontait sa nostalgie d’un pays où l’on donne un nom aux arbres. Un petit nom comme on en choisit pour les chiens et les chats. Elle parlait de la Chine… ou plutôt du Japon ? L’émission touchait à sa fin et je n’étais qu’à moitié éveillée…

…mais depuis cette nuit d’insomnie, la question est bien nette : pourquoi ne donnons-nous pas un nom à nos arbres ? Sommes-nous à ce point déconnectés de la nature ? La faute à Descartes sans doute…

Au petit matin du 10 mai sous la pluie
Le grand hêtre pleureur, notre monument de verdure, entouré de ses petits sujets : érable du Japon, skimmias et rhododendrons

Un parfum d’avant

Cher Claude, il y a à peine un an et quelques semaines que vous avez quitté ce monde et vous ne le reconnaîtriez plus. Savez-vous que l’interdit que vous avez cloué sur la porte de votre atelier pourrait aujourd’hui causer de violents conflits ? Auriez-vous imaginé que nous serions un jour masqués et muselés ?

Dans ce naufrage, votre jardin tient bon, nous y veillons. Nous continuons la lutte contre le reboisement du fond du jardin. Les faînes nous défient comme jamais à germer ainsi sur un terrain qui refuse de laisser pousser une pelouse.

Certes, il y a des changements mais l’essentiel est là. Nous venons de remettre en fonction votre « réseau hydraulique ». Et comme chaque fois que nous pensons à vous, il flotte comme un parfum d’avant, avant-confinement, avant-muselage, avant-formatage des consciences. Un parfum de badinage, d’esprit mutin, de notes improvisées au piano, un délicat parfum de légèreté.

Parfum de premières fois

Il n’a fallu qu’une semaine pour oublier la neige et la glace. Premier déjeuner au soleil. Premier papillon, première primevère, premier lézard… c’est à chaque fois comme un premier printemps. Le premier bourdon endormi dans le bain de pollen d’une hellébore, s’est réveillé pour aller butiner la bruyère.

Si tout semblait en dormance sous l’épaisse couche de neige, ce n’était qu’une illusion. Les campagnols amphibies ont labouré avec ardeur entre l’étang et le ruisseau. Histoire de rappeler l’utilité de protéger les végétaux…

Première plantation, dans un nid de grillage : l’eupatoire chocolat découverte dans le Magical Garden de Judith. Si les campagnols le permettent, cet Eupatorium rugosum Chocolate devrait créer un beau contraste au bout de l’étang, avec l’hydrangea paniculata Limelight.

Premier sacrifice de l’année : la taille sévère des branches colorées des saules crevette (Salix integra Hakuro Nishiki).

Indicible parfum

Chaque hiver, le même miracle. Du froid, de la neige ou de la pluie monte un parfum capiteux qui fait soudain douter de la saison. Et comme chaque hiver, je cherche des mots. Il suffit de nommer les roses, le muguet ou le mimosa pour en évoquer les senteurs, mais quand on parle du sarcococca, comment dire ?

Les horticulteurs ne sont pas d’accord : les uns évoquent la vanille, d’autres le jasmin ou encore le gardenia. Je ne connais pas le parfum du gardenia, en revanche je réfute les notes de vanille, trop douces. Le jasmin, oui… mais avec des nuances que je cherche encore à définir…

‘Sarcococca confusa’, ou sarcocoque parfumé, est surnommé par les Anglais « Christmas box » ou « Sweet box » pour sa floraison hivernale, un cadeau parfumé comme un bouquet de bonbons.

Hiver en rouge et blanc

Difficile, quand on pense à nos voeux pour 2020, de souhaiter une bonne année 2021. Mais elle semble pleine de promesses pour les oiseaux du jardin. Même sous la neige, la fête bat son plein entre les merles, les mésanges et les rouges-gorges. Pas besoin, pour le moment, de les approvisionner en graines et en boules de graisse. Ils trouvent des fruits et des baies à profusion. Et nous nous régalons du spectacle en rouge et blanc.

Baies rouges en panicules du bambou sacré (Nandina domestica) et branches arquées des cotoneasters au-dessus du ruisseau…

…baies rouges de la haie rescapées de la razzia des mésanges, boutons de fleurs de skimmias ‘Rubella’…

…et toujours les petites pommes du Malus Everest et le joli camaïeu de roses et rouges des corymbes des lauriers-tins (Viburnum tinus L.).

Les grappes de fruits du Berberis Koreana (difficile d’imaginer la profusion de fleurs jaunes et parfumées du Berberis au printemps) et les tiges rouges des grappes de la vigne vierge.

Et, déjà, la promesse d’une belle floraison du rhododendron rouge.

Flash back 2

Mars 2013. Nous emménageons sous la neige. Priorité absolue : installer une parabole pour nous connecter à Internet. L’installateur se demande quelle idée saugrenue nous amène dans la plaine des Vosges. Le malheureux ne rêve que de palmiers et de sable chaud. C’est donc en plein hiver que nous explorons le jardin dans toute sa nudité. Et que nous envisageons tous les possibles.

Le haut du jardin, au niveau de l’étang, était particulièrement « propre », selon les critères des anciens maîtres des lieux. Herbes tondues, feuilles balayées et, près de la clôture qui nous protège des biches et des sangliers, une mystérieuse surface couverte d’une solide bâche verte.

Il y avait tant à faire que ce n’est qu’en 2015 que nous avons entrepris de donner vie à cet « étage » du jardin. En commençant par soulever la bâche. Surprise : une mare… puis une margelle qui laisse penser qu’il s’agit plutôt d’une source qui devait, dans un lointain passé, être aménagée. Peut-être en fontaine ?

Cette source, nous l’avons compris durant l’hiver quand la température est tombée à -16° (ça s’est bien adouci depuis ! ) est une source d’eau chaude. La mare n’a jamais gelé. En revanche, elle s’assèche durant la canicule…

Premières plantations au printemps 2016 : un arc de bambous fargesia (non traçants) côté forêt ; à l’avant-plan : des miscanthus sinensis Gracillimus, des laîches d’Oshima, des carex et quelques autres qui n’ont pas survécu… Il n’a pas fallu attendre longtemps pour constater que les grenouilles avaient repris possession des lieux.

Et la population batracienne s’est épanouie au rythme que la végétation…

Les grenouilles ont alors eu droit à leur allée privée bordée de lonicera nitida pour les guider vers l’étang les jours de sécheresse.

Mais à force de respecter la quiétude des grenouilles, la végétation a pris des proportions hors de contrôle. Les graminées ont envahi les bords de la mare, les crocosmias se sont affaissés sous le poids de leurs longues grappes devenues inaccessibles…

Eté 2020 : les bambous dépassent les 2 mètres.

Les haies de lonicera nitida se sont bien étoffées.

Les euphorbes et les phlomis ont donné un peu de tenue au massif…

…mais ils se sont eux aussi laissés déborder par les luxuriantes…

Il était temps d’agir. Les travaux de cet hiver ont été couronnés de neige : un mur en pierres sèches double l’arc de bambous, de graminées, de crocosmias, d’hémérocalles et d’iris. Le grillage qui maintiendra leur floraison se fera oublier sous leurs feuillages et derrière les euphorbes, les phlomis et les sedums qui vont se densifier.

Une pensée pour les grenouilles qui doivent hiberner bien au chaud à l’abri des bambous.