Catastrophe naturelle

Heureusement, il pleuvait fort. Une pluie tant attendue pour reverdir la pelouse et la forêt. Heureusement, car il était 7 heures 30, l’heure de faire le tour complet du jardin en compagnie des deux chats. Et c’est à cette heure qu’une énorme déflagration s’est fait entendre. Craquement ou explosion ? La réponse est arrivée en quelques secondes.

Un grand hêtre à l’orée de la forêt s’est fendu sur toute la longueur de son tronc et la moitié s’est effondrée de toute sa ramure dans l’étang. Faut-il que la forêt soit fragilisée pour qu’un géant pareil rompe sous le poids de la pluie…

Seule consolation, il n’a pas renversé la clôture. En revanche, le cornus kousa, l’érable du Japon, la grande eupatoire pourpre et quelques autres sont déclarés disparus…

L’année des grenouilles

« Poète…

Au temps, comme il vient, dis merci,

Au soleil, à la pluie aussi,

Et tâche d’être, et le souhaite,

Grenouille et cigale à la fois,

Pour chanter tout ce que tu vois

De bon coeur et de belle voix. »

Chanson de Jean Richepin (1849-1926)

Douze grenouilles pour un petit bassin…

2020 sera, entre autres étrangetés, l’année des grenouilles. Elles sont partout et se font entendre à toute heure : sur l’étang, au bord de « leur » mare et dans le petit bassin que nous n’osons plus nettoyer de peur de les déranger…

Sur leurs radeaux, les feuilles et même les pétales de nénuphars de l’étang…
Au soleil, sur les pierres chaudes de leur mare, à l’abri des bambous et des graminées.

Ton sur ton

Harmonieuse rencontre « ton sur ton » d’une fleur de phlomis et d’un lepture tacheté (rutpela maculata). Ce coléoptère effilé est facilement reconnaissable à ses élytres jaunes tachés et rayés de noir. Les antennes aussi sont annelées jaune et noir.

Rutpela maculata (lepture tacheté)

Le Phlomis fructicosa ou Sauge de Jérusalem est l’arbuste le plus facile à vivre qui soit. Je l’ai ramené du Jardin d’Adoué près de Nancy et de sa pépinière de plantes rustiques avec la garantie qu’il survivra au climat des Vosges. Planté au printemps dernier, il a enduré la canicule dans la partie la plus ingrate du jardin sans faiblir. Son beau feuillage duveteux, vert argenté ourlé de blanc, a résisté à l’hiver (très doux) et il a déjà doublé de volume. Il devrait atteindre 1 m 25 à maturité.

Phlomis fructicosa (Sauge de Jérusalem)

La grande libellule

Nous l’appellerons « la grande libellule ». De son vrai nom « Libellula depressa », la « libellule déprimée », doit cette triste dénomination à son abdomen large et aplati formant une « dépression ». Cet abdomen bleu clair pour le mâle, ocre jaune pour la femelle, est long de 5 cm et l’envergure atteint plus de 7 cm. L’espèce est considérée comme très commune mais pour nous, c’est la première occasion de l’observer de si près…

…et si longtemps car elle patrouille inlassablement autour de notre petit bassin aux grenouilles. C’est clair qu’elle en a fait son territoire et qu’elle y pondra ses oeufs. Et si elle se montre aussi agressive c’est pour écarter la concurrence : les Anglais l’appellent plus expressivement « Broad-bodied Chaser ».

Iris des villes et iris des champs

Est-ce parce que j’ai planté des iris des jardins au bout de la digue de l’étang que les iris des marais ont décidé de se multiplier sur la rive opposée ? Face à face très distancié où chacun peut faire valoir ses charmes : la prestance monumentale des premiers, la légèreté et la délicatesse des iris pseudacorus.

Qualité invisible de l’iris des marais : il fixe sur ses rhizomes des micro-organismes qui ont le pouvoir de purifier l’eau. Ce qu’apprécie l’abondante population de poissons.

Where are the bluebells ?

Comme chaque printemps, John se prend un petit coup de nostalgie pour son Angleterre natale. Il semble que pour un Anglais, il n’est pas de mois de mai sans « bluebells ». Sans ces tapis de jacinthes des bois, comme des nappes de brumes bleues flottant dans les sous-bois.

Et pourtant, notre sous-bois ne manque pas de charme. Certes, il est moins romantique, mais l’ail des ours éclaire bien joliment les bords du ruisseau de nappes de brume blanche…

Il n’a pas le parfum du muguet mais il est prometteur de belles saveurs et de santé (à condition de ne pas confondre ses feuilles avec celles du muguet qui sont hautement toxiques).

Et pour faire plaisir à John et me souvenir de mes promenades en forêt de Soignes dans ma Belgique natale ou en forêt de Compiègne (de somptueuses hêtraies), le magnifique sous-bois de Hallerbos près de Bruxelles.

Hallerbos, près de Bruxelles. Photo AFP.

« Là où chantent les écrevisses »

Par un étrange dérèglement des sens et de la mémoire, « La pastorale américaine » de Philip Roth peut me replonger dans le silence de matins enneigés sur les hauteurs des Vosges et dans l’odeur du feu de bois. Etrange, Philippe Claudel et « Les âmes grises » réveillent, comme si je l’avais lu hier, ce sentiment de sécurité qu’on ne trouve qu’en compagnie d’une âme sœur, à l’abri d’une réalité peu fraternelle. Les bons livres s’incrustent en nous, à jamais associés à des émotions mêlées d’embruns de mer du Nord ou de parfums de Bagatelle. Et je sais quel livre je rouvrirai pour revivre l’intensité de cet incroyable printemps 2020.

Printemps 2020 vécu intensément sous un ciel limpide, confinés dans notre forêt à l’affût des pics et du coucou, des colverts aux visites trop brèves, du héron toujours aussi insultant pour les « occupants » que nous sommes. En joie à l’envol des nichées de bergeronnettes, de mésanges, de grives, de merles et de rouges-queues. Inquiets des apparitions des geais, du milan et d’une pie grièche à tête rousse. En attente du retour du martin-pêcheur alors que les grenouilles se prélassent déjà sur les pierres chaudes à l’abri des fougères et des graminées…

Et dans la magnifique prison de notre forêt, une rencontre inespérée : la Fille de marais « où chantent les écrevisses ». Un roman d’initiation à la nature et à la solitude. Le récit d’une vie dans la nature sauvage de la Caroline du Nord, côte marécageuse peuplée de grands oiseaux de mer. Une vie terrifiante et fascinante, racontée dans une belle langue (hommages au traducteur !) par une scientifique amoureuse des mots autant que de la faune et de la flore. Délia Owens est biologiste et zoologue.

Printemps en jaune et bleu

Le jaune est une couleur mal aimée. Michel Pastoureau, l’historien des couleurs, retrace sa longue déchéance depuis l’Antiquité. Couleur presque sacrée pour les Grecs et les Romains, couleur de l’immortalité pour les Celtes et les Germains, elle est associée depuis le Moyen Age aux vices du mensonge, de l’avarice, de la félonie. (« Jaune – Histoire d’une couleur », Ed. Seuil).

Caltha palustris qui revient à chaque printemps au bord du ruisseau.

Pour la jardinière que je suis, le jaune ne m’inspire aucun préjugé mais pose des problèmes d’harmonie. Le jaune, par son éclat, sa luminosité, « écrase » les concurrents, pire, il jure avec les roses et les mauves. Sauf… avec sa complémentaire à laquelle il donne encore davantage de présence. Alors pour ne pas me priver de toutes les floraisons généreuses du printemps, j’essaie de m’inspirer de Claude Monet et de sa passion pour les couleurs complémentaires.

Muscaris et tulipes jaunes
Vinca minor
Euphorbe corse et santoline Lemon Fizz
Mahonia aquifolium et forsythias
Népetas mussinii
Anemone coronaria Mr Fokker – Anémone de Caen
Pervenches panachées
Narcisses variés
Violettes sauvages dans le gravier de l’entrée

Le retour des bergeronnettes

« Compagne d’hommes innocents et paisibles, la bergeronnette semble avoir pour notre espèce ce penchant qui rapprocherait de nous la plupart des animaux, s’ils n’étaient repoussés par notre barbarie. » Buffon, « Histoire naturelle des oiseaux ».
Tapis d’ail des ours dans le sous-bois
Anémones sauvages

Quand fleurissent les anémones sauvages et que l’ail des ours tapisse le sous-bois, c’est l’heure du retour de la bergeronnette grise. L’oiseau le plus agile, le plus gracieux, le plus drôle. Aussi familier que le rouge-gorge, il s’approche de son pas de petit soldat avant de décoller à la verticale et de se lancer dans des loopings spectaculaires pour attraper les insectes.

Les bergeronnettes arrivaient en meute il y a à peine six ans. Cette année, comme l’an dernier, nous n’avons qu’un seul couple qui nous est revenu. Espérons que le grand calme qui ralentit le monde protégera une nombreuse progéniture…

Un papillon fait-il le printemps ?

Au petit matin, le jardin était tout blanc de givre mais le soleil a vite réchauffé tout son petit monde. Le Bambou sacré resplendit de ses petites pépites écarlates…

La sarcocca embaume à en faire tourner la tête…

Les boutons de camélia gonflent, la bruyère s’épanouit…

…et le papillon doit s’imaginer que le printemps est là ! Ne devrait-il pas plutôt être en sommeil dans sa chrysalide ? Ou est-ce lui qui a raison : le printemps est arrivé !?