Le réveil du grand hêtre

C’était entre deux sommeils, par une « Nuit de France Culture ». Une naturaliste racontait sa nostalgie d’un pays où l’on donne un nom aux arbres. Un petit nom comme on en choisit pour les chiens et les chats. Elle parlait de la Chine… ou plutôt du Japon ? L’émission touchait à sa fin et je n’étais qu’à moitié éveillée…

…mais depuis cette nuit d’insomnie, la question est bien nette : pourquoi ne donnons-nous pas un nom à nos arbres ? Sommes-nous à ce point déconnectés de la nature ? La faute à Descartes sans doute…

Au petit matin du 10 mai sous la pluie
Le grand hêtre pleureur, notre monument de verdure, entouré de ses petits sujets : érable du Japon, skimmias et rhododendrons

Un parfum d’avant

Cher Claude, il y a à peine un an et quelques semaines que vous avez quitté ce monde et vous ne le reconnaîtriez plus. Savez-vous que l’interdit que vous avez cloué sur la porte de votre atelier pourrait aujourd’hui causer de violents conflits ? Auriez-vous imaginé que nous serions un jour masqués et muselés ?

Dans ce naufrage, votre jardin tient bon, nous y veillons. Nous continuons la lutte contre le reboisement du fond du jardin. Les faînes nous défient comme jamais à germer ainsi sur un terrain qui refuse de laisser pousser une pelouse.

Certes, il y a des changements mais l’essentiel est là. Nous venons de remettre en fonction votre « réseau hydraulique ». Et comme chaque fois que nous pensons à vous, il flotte comme un parfum d’avant, avant-confinement, avant-muselage, avant-formatage des consciences. Un parfum de badinage, d’esprit mutin, de notes improvisées au piano, un délicat parfum de légèreté.

Les canards et la belette

Voilà trois petits matins que les colverts reviennent nous visiter. Une cane et ses deux prétendants dans leur plus beau plumage batifolent sur l’étang à grands claquements d’ailes. Une petite visite à leur maison abandonnée, un petit bain de soleil sur la rive et puis s’envolent.

Serait-ce un de nos canards qui reconnaîtrait son ancienne maison ? Si les chasseurs et les prédateurs lui prêtent vie, le canard sauvage peut vivre une dizaine d’années.

Ceci expliquerait-il cela ? Ce matin, du haut du « mirador » de ma chambre, j’ai pu suivre la course d’une belette (mais était-ce bien une belette ?). Elle descendait, remontait le long du ruisseau, tentait d’escalader le grillage pour rejoindre la forêt. Soudain elle a disparu dans le lit du ruisseau avant de ressurgir (visiblement, elle n’aime pas l’eau) et de trouver la sortie en sautant par-dessus le mur et le grillage..

Pourquoi ai-je pensé qu’il s’agissait d’une belette ? Mystérieuses réminiscences. Notre forêt ressemble tant au pays des fables. Mais un peu plus de précision ne peut gâcher la joie d’avoir pu suivre la course de cet animal gracieux mais trop grand pour être une belette. La belette ne mesure que 20 cm. De l’avis de nos voisins de sentinelle-nature-alsace, il pourrait plutôt s’agir d’une hermine, deux fois plus grande que la belette…

A moins qu’il ne s’agisse d’une fouine ou d’une martre des pins ?

Plus grande, plus élancée, plus sombre que la fouine, habitante de la forêt… décidément, ce devait être une martre.

Martre des pins. Photo http://www.sentinelle-nature-alsace.fr

Avis d’experts : www.sentinelle-nature-alsace.fr

Jaillissements

Quelle étrange inspiration que d’associer le « Sacre du printemps » à un rite sacrificiel. Le printemps est jaillissement, jaillissement d’eaux, de couleurs, de chants d’oiseaux, de vie. En ce jour, qui est aussi celui de la Forêt, toute la belle et généreuse énergie du printemps jaillit au bout de notre jardin, bien enclavé dans la forêt. Le ruisseau qui s’engouffre dans l’étang, les branches des arbrisseaux qui bourgeonnent, les hémérocalles et les iris qui émergent comme à vue d’oeil sur les rives et…

…et les bouleaux qui nous donnent un peu de leur sève régénérante. Les petites gelées matinales des derniers jours n’ont pas ralenti la montée de la précieuse eau. La cure de santé est lancée.

Forêt de mousses

Tout est question d’échelle

Chaque roche est une forêt

Chaque jardin est un pays

En remontant le ruisseau dans la forêt…

…après la fonte des neiges, les lichens ont repris le pouvoir. Ils seront bientôt assaillis par les anémones sauvages et l’ail des ours…

Ecologie au féminin ?

« Tant qu’il y aura des arbres, il y aura des hommes. » Sentence de virologue ou d’épidémiologiste ? Non, proverbe papou. Cité par Nancy Huston, en pleine réflexion, comme nous tous, sur les lendemains de la pandémie. Invitée ce dimanche par France Inter pour la parution de son nouveau livre « Je suis parce que nous sommes », elle interpelle étrangement les femmes face à la catastrophe écologique :

Portrait en juin 2018 de l’écrivaine Nancy Huston, auteure de “Je suis parce que nous sommes”, paru aux éditions du Chemin de fer. © AFP / Ulf Andersen / Aurimages

« Les femmes ont la responsabilité et la possibilité subversive de récompenser les mâles alpha ou de leur préférer des hommes doux, des hommes subtiles. Elles ont le choix de cesser de récompenser la force destructrice des garçons. »

Voilà une vision très « genrée » de l’empreinte écologique qui me laisse perplexe…

Puisque les musées sont fermés…

Puisqu’il est interdit de visiter les musées, allons nous promener dans la forêt (tant que c’est encore autorisé) pour remonter le temps… et comprendre que nos politiques d’attractivité économique ne datent pas d’hier. Départ : entre Vittel et Darney, le village de Relanges, sa magnifique église romane du XIIème siècle ; son Bio Salon, rendez-vous annuel de l’agrobiologie ; son domaine forestier riche en patrimoine historique.

D’étangs en futaies, on découvre soudain, éblouissant dans la belle lumière de l’orée de la forêt, le château de Lichecourt. C’était la demeure de la famille de Thysac, des maîtres-verriers originaires de Bohême, qui fondèrent la verrerie de La Rochère en 1475, la plus ancienne verrerie d’Europe encore en activité.

Dès la fin du moyen-âge, les ducs de Lorraine ont compris les atouts de leur vaste forêt de Darney pour en « développer le territoire ».

Le verre était une production au fort potentiel mais très exigeante en matières premières.

Des ressources en abondance dans la forêt :

le sable, produit par l’érosion du grès,

le bois pour alimenter les fours,

la fougère pour absorber la potasse de la terre et abaisser la température de fusion du verre…

et de l’eau, de l’eau en abondance.

Les ducs font valoir ces atouts naturels et une sorte de « mieux-disant fiscal » auprès de familles de verriers de Bohême. En 1448, la charte des verriers les hisse au rang de « gentilshommes verriers ». Leurs activités ne cesseront de se développer jusqu’au XVIIème siècle avec près de 30 verreries sur le territoire.

Dans la verrerie de La Rochère, on travaille depuis cette époque glorieuse dans la grande tradition du verre pressé et du verre soufflé. On y pérennise la production de grands classiques (les verres aux abeilles inspirés de l’emblème de Napoléon) et on poursuit la création d’éléments d’architecture contemporaine dans la lignée des briques de verre promues par Le Corbusier.

Matin d’hiver

C’est par un beau matin d’hiver en forêt de Darney… L’étang de Chanau est gelé et saupoudré de petits glaçons tombés des arbres et soufflés par le vent. Les petits îlots aménagés pour accueillir d’invisibles oiseaux ont été visités par des curieux assez légers pour ne pas sombrer, assez lourds pour laisser des lézardes dans la glace. Et quelques épaves y restent figées.

La neige et le givre révèlent la beauté des vestiges d’un arbre sacrifié par la canicule du dernier été…

et les talents de constructeurs des castors.

Fleurs de glace filée

En citadine ignorante de l’infinie variété du vivant, j’associais les champignons au règne végétal. Première erreur ! Et je conditionnais leur croissance à une humide tiédeur. Deuxième erreur ! Contrairement aux plantes, les champignons n’ont pas de racines et ils ne vivent pas de la photosynthèse, ils puisent leur énergie dans la dégradation de la matière organique. Et, si la plupart des champignons aiment la douceur des petits matins pluvieux, il en est qui « fleurissent » sous l’effet du gel…

C’est ce que j’ai appris de mes promenades au jardin, entre ruisseau et forêt, par les petits matins glacés. A chaque poussée de gel, c’est la même surprise : dans l’amas de branchages et de feuilles mortes, des efflorescences d’une blancheur immaculée semblent avoir émergé de terre durant la nuit.

De quoi inspirer aux conteurs des histoires de princesse ensevelie dans la forêt profonde. L’explication scientifique a, elle aussi, de quoi émerveiller.

La chevelure de glace (ou cheveux d’ange) est « un phénomène naturel, rare, que l’on peut observer en hiver, par gel modéré, dans les sites ombragés et tôt le matin, sur le bois mort du hêtre. Si l’eau contenue dans le bois mort tombé au sol n’est pas gelée complètement, la poussée de cette humidité à travers les fibres du bois se fige au contact de l’air ambiant plus froid. Alors peuvent se former mais de façon très éphémère des cristaux de glace d’une grande finesse. Mais cette curiosité ne peut apparaître que s’il y a du mycélium du champignon Exidiopsis effusa dans ces bois en décomposition. »

Source : Base de données mycologiques

Première gelée au bord du ruisseau où fleurissent les chevelures de glace.

Grands brûlés

Comme en écho silencieux aux cris et craquements

des forêts d’Amazonie, de Californie, d’Australie,

l’artiste a mis à nu ses arbres aux veines asséchées.

Epurés, dénudés de leur émail pourtant voué à la craquelure,

ses arbres ont la beauté des pétrifiés,

la densité de la matière végétale transmuée en minérale.

Signé Ginet’ Heuraux, Atelier Raku, Monthureux-le-Sec

A visiter, en lisière de forêt de Darney : l’Atelier Raku