L’année des grenouilles

« Poète…

Au temps, comme il vient, dis merci,

Au soleil, à la pluie aussi,

Et tâche d’être, et le souhaite,

Grenouille et cigale à la fois,

Pour chanter tout ce que tu vois

De bon coeur et de belle voix. »

Chanson de Jean Richepin (1849-1926)

Douze grenouilles pour un petit bassin…

2020 sera, entre autres étrangetés, l’année des grenouilles. Elles sont partout et se font entendre à toute heure : sur l’étang, au bord de « leur » mare et dans le petit bassin que nous n’osons plus nettoyer de peur de les déranger…

Sur leurs radeaux, les feuilles et même les pétales de nénuphars de l’étang…
Au soleil, sur les pierres chaudes de leur mare, à l’abri des bambous et des graminées.

L’enclos et le paradis

Avis aux nostalgiques du confinement :

« Un jardin, c’est l’enclos et le paradis. La forme sera donnée petit à petit par des choses qui vont apparaître sur le terrain. Le jardinier respecte quelque chose qui est un mouvement physique sur le terrain. On sait quand on commence, on ne sait pas quand on finit. »

Gilles Clément (jardinier, paysagiste, botaniste, biologiste, écrivain)

Mieux que « la prison heureuse », des « chambres de verdure » sont autant d’enclos où s’inventer son paradis, des espaces limités où tout n’est que mouvement.

Déconfinement

Comme chaque année, quand le beau feuillage des pivoines commence à s’épaissir, nous avons sorti les cages de « confinement ». Ces belles aux « fastueuses corolles » présument de leurs forces. Mais comme chaque année, en voyant les petites touffes de feuilles perdues au milieu de leur cage, nous nous sommes dit qu’elles étaient démesurées…

…et bien sûr, comme chaque année, elles seront finalement trop petites pour leur maintenir la tête haute à toutes.

« Rouge grenat, rose gai, rose sentimental, trois ou quatre autres carmins, elles ont des couleurs de la belle santé, et me réjouiront pendant une semaine. Et puis elles laisseront tomber, toutes à la fois, leur brasier de pétales, avec un soupir de fleur qui imite le brusque trépas de la rose. » 

Colette, « Pour un herbier »

« Rose gai », « rose sentimental », grenat et carmins divers… pour être digne du fabuleux herbier de Colette, il faudra enrichir la gamme des pivoines et apprendre à reconnaître toutes les subtilités de leur parfum :

« La pivoine sent la pivoine, c’est-à-dire le hanneton. par le truchement d’une fétidité délicate, elle a le privilège de nous mettre en rapport avec le véritable printemps, porteur d’odeurs suspectes dont la somme est propre à nous enchanter. « 

Glycine et clématite

« Au printemps, c’est dans les bois nus Qu’un jour nous nous sommes connus. Les bourgeons poussaient vapeur verte. L’amour fut une découverte. Grâce aux lilas, grâce aux muguets, De rêveurs nous devînmes gais. Sous la glycine et le cytise, Tous deux seuls, que faut-il qu’on dise ? Nous n’aurions rien dit, réséda, Sans ton parfum qui nous aida. »

Charles Cros, « Le coffret de santal »

Cette clématite, Clematis Docteur Ruppel, je crois (?) végétait, le pied à l’abri du soleil, en compagnie d’un hortensia. Mais la voilà rayonnante, en compagnie de la glycine de Chine. Il suffit parfois d’une rencontre pour changer la vie…

Premières pivoines

« Pourquoi les dieux seraient-ils immortels ? En quoi l’immortalité rendrait-elle divin ? La pivoine est-elle moins sublime du fait qu’elle va faner ? »

Amélie Nothomb, « Métaphysique des tubes »

Sublime explosion tant attendue, comme chaque année, des premiers boutons de pivoines. Faisons un voeu…

« Il n’y a qu’aujourd’hui… »

« Il n’y a pas de passé. Il n’y a qu’aujourd’hui et, dans aujourd’hui, serrés et brûlants comme à l’intérieur d’une clochette de muguet, tous les morts que nous avons aimés. »

« Carnet du soleil » de Christian Bobin

« Là où chantent les écrevisses »

Par un étrange dérèglement des sens et de la mémoire, « La pastorale américaine » de Philip Roth peut me replonger dans le silence de matins enneigés sur les hauteurs des Vosges et dans l’odeur du feu de bois. Etrange, Philippe Claudel et « Les âmes grises » réveillent, comme si je l’avais lu hier, ce sentiment de sécurité qu’on ne trouve qu’en compagnie d’une âme sœur, à l’abri d’une réalité peu fraternelle. Les bons livres s’incrustent en nous, à jamais associés à des émotions mêlées d’embruns de mer du Nord ou de parfums de Bagatelle. Et je sais quel livre je rouvrirai pour revivre l’intensité de cet incroyable printemps 2020.

Printemps 2020 vécu intensément sous un ciel limpide, confinés dans notre forêt à l’affût des pics et du coucou, des colverts aux visites trop brèves, du héron toujours aussi insultant pour les « occupants » que nous sommes. En joie à l’envol des nichées de bergeronnettes, de mésanges, de grives, de merles et de rouges-queues. Inquiets des apparitions des geais, du milan et d’une pie grièche à tête rousse. En attente du retour du martin-pêcheur alors que les grenouilles se prélassent déjà sur les pierres chaudes à l’abri des fougères et des graminées…

Et dans la magnifique prison de notre forêt, une rencontre inespérée : la Fille de marais « où chantent les écrevisses ». Un roman d’initiation à la nature et à la solitude. Le récit d’une vie dans la nature sauvage de la Caroline du Nord, côte marécageuse peuplée de grands oiseaux de mer. Une vie terrifiante et fascinante, racontée dans une belle langue (hommages au traducteur !) par une scientifique amoureuse des mots autant que de la faune et de la flore. Délia Owens est biologiste et zoologue.

Le retour des bergeronnettes

« Compagne d’hommes innocents et paisibles, la bergeronnette semble avoir pour notre espèce ce penchant qui rapprocherait de nous la plupart des animaux, s’ils n’étaient repoussés par notre barbarie. » Buffon, « Histoire naturelle des oiseaux ».
Tapis d’ail des ours dans le sous-bois
Anémones sauvages

Quand fleurissent les anémones sauvages et que l’ail des ours tapisse le sous-bois, c’est l’heure du retour de la bergeronnette grise. L’oiseau le plus agile, le plus gracieux, le plus drôle. Aussi familier que le rouge-gorge, il s’approche de son pas de petit soldat avant de décoller à la verticale et de se lancer dans des loopings spectaculaires pour attraper les insectes.

Les bergeronnettes arrivaient en meute il y a à peine six ans. Cette année, comme l’an dernier, nous n’avons qu’un seul couple qui nous est revenu. Espérons que le grand calme qui ralentit le monde protégera une nombreuse progéniture…

Cristaux de neige

Pourquoi les hommes adorent-ils davantage les chimères abstraites que la beauté des cristaux de neige ?

Sylvain Tesson, « Dans les forêts de Sibérie ».

Loin de la Sibérie de Sylvain Tesson, l’adoration n’a duré que quelques minutes…