Automne en vert et roses

Même si l’été n’en finit pas, même si la forêt et les collines restent bien vertes, même si les rosiers s’obstinent à refleurir, le mois de novembre réveille l’écho d’Apollinaire, soumis pour l’éternité « au chef du signe de l’automne »…


« Ma vie est recueillie en ma saison factice

Et je feins d’écouter la chute des fruits mûrs

Tandis qu’une araignée entre mes bras se tisse

La toile où tôt cherront les pucerons impurs« 

« L’automne et l’écho » in « Le guetteur mélancolique »

La belle saison

Peut-être l’avions-nous oublié : le vert est la plus précieuse des couleurs. Avec le retour de la pluie, le retour des beaux jours : parfums d’herbes mouillées et de champignons, couleurs qui se bousculent, fleurs qui s’ébouriffent d’impatience, murmures et grondements du ruisseau, cris du martin-pêcheur. Et… le brame, « l’haleine de la nuit ».

Dans la plaine Naît un bruit. C’est l’haleine De la nuit. Elle brame Comme une âme Qu’une flamme Toujours suit.

Les Djiins, Victor Hugo

Une idée de l’infini

Ca brûle du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest mais cela n’a pas refroidi une centaine de héros de l’asphalte pour se lancer dans le 44e Rallye de la Plaine des Vosges. 134,384 km de pollution atmosphérique et sonore autour de Mirecourt, pauvre cité des luthiers assourdie par les pétarades des bolides.

Un peu plus haut dans les Vosges, dont le piémont a des allures d’Andalousie, le défi était de franchir en moto 80 mètres dans au moins 50 cm de boue avec seulement 25 mètres d’élan !

De beaux titres pour la presse régionale qui laissent les écologistes muets, trop préoccupés par le sexe des anges.

« La bêtise humaine est la seule chose qui donne une idée de l’infini », disait Renan. Plus clairvoyant, Schiller annonçait la fin de l’histoire : « Gegen Dummheit kämpfen Götter selbst vergebens* » …

*Contre la bêtise, même les dieux combattent en vain »

Jaunes printemps

Mille et un éclats de jaunes et une pensée pour Vincent qui devait vivre le printemps jusqu’à la brûlure. « Il aimait le jaune, ce bon Vincent, ce peintre de Hollande, ces lueurs du soleil rallumaient son âme, qui abhorrait le brouillard, qui avait besoin de la chaleur » (Paul Gauguin).

Parmi les fleurs sauvages, l’explosion des genêts. Ils se multiplient spontanément en bordure de forêt dès qu’ils trouvent un peu de soleil.

Hiératiques, et envahissants eux aussi, les iris des jardins…

Dangereusement épineux (pour le grand bien des mésanges), délicieusement parfumé, le Berberis Koreana, plus subtil encore que le lilas dont il repousse la floraison dans des hauteurs inaccessibles…

Cadeau des pluies d’avril, des vagues de boutons d’or…

Cadeau d’un oiseau, qui l’a probablement volé dans le village, un petit pavot jaune safran (un pavot d’Islande, je crois) a réussi à se faire une place parmi les sauvageonnes.

Stupéfaction

Jeudi, jour dont nous n’imaginions pas encore la gravité, Marie-Anne et moi parlions lichens, couleurs et poésie. J’avais recherché un poème de Francis Ponge mais sans succès. Toujours prête à relever les défis poétiques, La Bouche à Oreilles a retrouvé un vers aux résonances troublantes :

« Les patrouilles du lichen colonisant le roc stupéfait »

Elle n’a pas trouvé la suite mais le haïku qu’elle a fait de cette bribe de poème est lourd de sens :

les patrouilles bleues

des lichens colonisent

le roc stupéfait

Je vais me mettre en quête des recueils de Francis de Ponge.

Merci Marie-Anne !

Au jardin nu

les jeunes herbes
entre chaque brin
miroite l’eau

Un « profond sentiment solitaire d’impermanence »… éveillé ou réveillé par le billet de Marie-Anne dédié à « Chiyo-Ni, bonzesse au jardin nu » ? Il m’a laissée en arrêt devant les jeunes pousses d’après la pluie à l’orée de la forêt…

J’ai cherché

sous les nuages de pluie
ventre gonflé
la grenouille

mais c’étaient encore des nuages d’hiver…

Merci Marie-Anne

Des mots pour voir

Pied fuseleux ou claviforme, chapeau cireux ou floconneux, lamelles adnées ou décurrentes… je reste fascinée par la richesse du lexique des mycologues. Une invitation à ouvrir les yeux pour bien nommer. Si le mot nous manque, serait-ce que nous n’avons jamais pris le temps de regarder la beauté de la nature ?

Les Japonais ont un mot pour nommer les rayons du soleil qui se dispersent à travers les feuilles des arbres : « komorebi ».

Ils pratiquent le « Shinrinyoku », le bain de forêt, pour trouver l’harmonie et la santé au contact des arbres. Son importation se traduit évidemment par le mot beaucoup moins poétique de « sylvothérapie ».

Le plus beau, le plus émouvant, le plus sage, « wabi-sabi » : la quête de la beauté dans les imperfections de la vie, dans l’impermanence de la création, le cycle naturel de croissance et de décroissance.

Rouges et ors

Passons passons puisque tout passe

Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent

Guillaume Apollinaire

La plaine des Vosges a déjà pris les couleurs flamboyantes de l’automne. Dans notre jardin placé sous la protection de la forêt, les hêtres et les érables du jardin en sont encore aux premiers ors. Comme un cadre pour les rouges et les pourpres de la vigne vierge…

Bleu forêt

Ceci n’est pas une pub pour une estimable marque vosgienne mais un écho au bel article de Tout l’opéra (ou presque) dédié aux notes bleues. Entre Rachmaninov et Miles Davis, Jean-Louis évoque Rimbaud et son sonnet des « Voyelles » :

 « O, suprême Clairon plein des strideurs étranges »

Je n’avais jamais été convaincue par cette association du O et du bleu. Jusqu’à ce silence qui a suivi le « Blues » de Ravel. Silence rompu par le « suprême clairon » du brame, tout près dans la forêt…

Campanules sauvages dans l’ombre du sous-bois

Le magnifique cerf de la photo a bramé sur le blog aux mille oiseaux et animaux des bois Palette de couleurs .

Improvisations

Une fois passée la déception (les monardes violettes et les lysimaques de Chine ont disparu), reste à admirer l’art des plantes sauvages à créer de l’harmonie. Au bord de l’étang, au milieu d’une petite plate-bande de lysimaques ‘Fire Cracker’ et de crocosmias, elles se sont installées avec une grâce tout instinctive : des iris des marais (aujourd’hui fanés), des eupatoires et, impériale, l’angélique…

« L’angélique doit peut-être son nom au fait que ses fruits possèdent chacun deux ailes très développées, comme celles des anges ou des archanges. Mais pour d’autres, ses vertus auraient été révélées par l’archange Raphaël. L’Antiquité et la Renaissance la parèrent de toutes les vertus, si bien qu’on lui accordait une origine divine, confortant le nom que Linné devait lui attribuer : angélique archangélique.

Dans l’angélique, tout est bon, en particulier les pétioles qui engainent la forte tige cylindrique et creuse. Confits dans du sucre ils constituent les vertes inclusions qui, avec les cerises rouges, sont indissociables de la pâte des cakes. Les fruits et parfois les racines entrent dans les compositions complexes et souvent conservées secrètes de maintes liqueurs. »

Jean-Marie Pelt, « Les épices », Ed. A Fayard, 2002