Sous le signe de l’automne

Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
Je regrette chacun des baisers que je donne
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol

Guillaume Apollinaire, « Alcools »
Pommier de l’Himalaya

Graines de jardin en mouvement

Supprimer les fleurs fanées ne signifie pas seulement supprimer les souillures, cela signifie supprimer les fruits, donc les graines. Or, c’est précisément dans les graines que se trouve l’essentiel du message biologique, celui qui génère un ordre dynamique, porteur de jardins inconnus.

Gilles Clément, « Le jardin en mouvement »

Où feront-elles des fleurs l’an prochain, toutes ces graines ? Il y a celles qui, comme d’habitude, s’installeront là où il ne faudrait pas : les roses trémières, toujours en bordure de massif alors qu’on voudrait voir émerger leurs hautes hampes fleuries en arrière-plan, là où elles cacheraient leur feuillage si tôt flétri.

Il y a les vagabondes, comme les angéliques qui ont déménagé du haut au bas du jardin cette année. Il y a celles, comme les nigelles de Damas, qui ont l’art de s’installer en belle harmonie de proportions avec les plantes et arbustes qui ont su arrêter ou intercepter l’envol de leurs graines.

Il y a celles qui ne fleurissent pas comme on l’attendait, comme les lychnis ‘Croix de Malte’ qu’on espérait blancs et qui fleurissent en vermillon… ou les valérianes qu’on espérait roses et qui fleurissent en blanc…

Il y a les invasives, comme les coquelourdes, et celles qui essaiment à tout va et c’est tant mieux : les ancolies, premières fleurs à donner du relief au jardin au printemps sont bienvenues partout, les sceaux de Salomon, les euphorbes… alors respect pour les hampes séchées et leur précieux contenu.

Il y a les têtes de fleurs d’ail, les fruits des pavots d’Orient qui, avant de libérer leurs semences, imposent leur présence graphique et gracieuse.

Regretté Victor…

« C’est une triste chose de songer que la Nature parle et que le genre humain ne l’écoute pas. »

Victor Hugo, « Carnets », 1870

Hortensias trentenaires placés sous haute protection en attendant qu’une couverture végétale s’installe… et les aide à résiste aux prochains étés…

Cette couleur qui « n’entre jamais en guerre »

Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m’avez pris le cœur à la Gare du Nord. … Votre poème* avait fait disparaître Paris et le monde. … La grâce de vos images jetait sur mon visage des reflets de rivière. Et ce rose, ce rose ! Mon dieu comme c’était beau – d’une beauté de noisetier, de soleil dans ses limbes. Si je vous vois en rose, c’est parce que cette couleur n’entre jamais en guerre et semble au bord de défaillir dans l’invisible.

* Rêve intermittent d’une nuit triste

Christian Bobin, « La grande vie ».

Hydrangea arborescens ‘Invincibelle’ et persicaria amplexicaulis pourpres

« La forêt chantait, le soleil brillait… »

Il était six heures du matin. Pas un nuage, pas une trace d’avion dans le ciel, juste les derniers éclats d’un quartier de lune . Une légère brise avant la chaleur. Au ras de l’étang, soudain j’ai vu un éclair bleu et or, un large cercle éblouissant à la surface de l’eau… et le martin-pêcheur s’est envolé dans la forêt. Emergeant des feuilles de nénuphars, une famille de colverts a traversé l’étang avant de se cacher entre les graminées. « La forêt chantait, le soleil brillait… je regardais le bleu du ciel et j’étais bien ».

Il était cinq heures du matin
On avançait dans les marais
Couverts de brume
J’avais mon fusil dans les mains
Un passereau prenait au loin
De l’altitude
Les chiens pressés marchaient devant
Dans les roseaux

Par dessus l’étang
Soudain j’ai vu
Passer les oies sauvages
Elles s’en allaient
Vers le midi
La Méditerranée

Un vol de perdreaux
Par dessus les champs
Montait dans les nuages
La forêt chantait
Le soleil brillait
Au bout des marécages

Avec mon fusil dans les mains
Au fond de moi je me sentais
Un peu coupable
Alors je suis parti tout seul
J’ai emmené mon épagneul
En promenade
Je regardais
Le bleu du ciel
Et j’étais bien

Et tous ces oiseaux
Qui étaient si bien
Là-haut dans les nuages
J’aurais bien aimé les accompagner
Au bout de leur voyage

Michel Delpech, « Le chasseur »

Puissance archangélique

« La vie est, à mes yeux, instinct de croissance, de durée, d’accumulation de force, de puissance : là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin. »

Friedrich Nietzsche

On la croit sage et douce, comme un ange au sourire, mais c’est une force de la nature qui s’installe là où bon lui semble pour exploser de vitalité.

Chaque éclosion est fascinante par la puissance qui s’en dégage : l’angélique, angelica archangelica, doit son nom à l’Archange Raphaël qui en aurait apporté la racine à Charlemagne, empereur d’Occident, pour sauver son armée malade de la peste.

A la Renaissance, Paracelse utilisa la poudre d’angélique pour endiguer les grandes épidémies de peste de 1510. Remède qu’on utilisa encore pendant l’épidémie de peste à Niort en 1602 : pour se prémunir de la contagion, on mâchait les feuilles et on s’attachait des colliers de graines autour du cou.

50 grammes de graines pour une ombelle de 25 cm cueillie sur une tige de 2 m 50. Quelles belles proportions !

Une chose est sûre, d’après le Museum national d’Histoire naturelle, l’angélique est un puissant répulsif contre les puces. Et elle donne de délicieuses tiges confites pour qui a la patience de s’adonner à la confiserie.

A ne pas confondre avec la grande ciguë, plante vénéneuse, presque aussi haute (2 mètres) avec ses grandes ombelles blanches : son feuillage est plus fin, plus découpé, comme celui du cerfeuil ou des fanes de carotte.

L’année des grenouilles

« Poète…

Au temps, comme il vient, dis merci,

Au soleil, à la pluie aussi,

Et tâche d’être, et le souhaite,

Grenouille et cigale à la fois,

Pour chanter tout ce que tu vois

De bon coeur et de belle voix. »

Chanson de Jean Richepin (1849-1926)

Douze grenouilles pour un petit bassin…

2020 sera, entre autres étrangetés, l’année des grenouilles. Elles sont partout et se font entendre à toute heure : sur l’étang, au bord de « leur » mare et dans le petit bassin que nous n’osons plus nettoyer de peur de les déranger…

Sur leurs radeaux, les feuilles et même les pétales de nénuphars de l’étang…
Au soleil, sur les pierres chaudes de leur mare, à l’abri des bambous et des graminées.

L’enclos et le paradis

Avis aux nostalgiques du confinement :

« Un jardin, c’est l’enclos et le paradis. La forme sera donnée petit à petit par des choses qui vont apparaître sur le terrain. Le jardinier respecte quelque chose qui est un mouvement physique sur le terrain. On sait quand on commence, on ne sait pas quand on finit. »

Gilles Clément (jardinier, paysagiste, botaniste, biologiste, écrivain)

Mieux que « la prison heureuse », des « chambres de verdure » sont autant d’enclos où s’inventer son paradis, des espaces limités où tout n’est que mouvement.

Déconfinement

Comme chaque année, quand le beau feuillage des pivoines commence à s’épaissir, nous avons sorti les cages de « confinement ». Ces belles aux « fastueuses corolles » présument de leurs forces. Mais comme chaque année, en voyant les petites touffes de feuilles perdues au milieu de leur cage, nous nous sommes dit qu’elles étaient démesurées…

…et bien sûr, comme chaque année, elles seront finalement trop petites pour leur maintenir la tête haute à toutes.

« Rouge grenat, rose gai, rose sentimental, trois ou quatre autres carmins, elles ont des couleurs de la belle santé, et me réjouiront pendant une semaine. Et puis elles laisseront tomber, toutes à la fois, leur brasier de pétales, avec un soupir de fleur qui imite le brusque trépas de la rose. » 

Colette, « Pour un herbier »

« Rose gai », « rose sentimental », grenat et carmins divers… pour être digne du fabuleux herbier de Colette, il faudra enrichir la gamme des pivoines et apprendre à reconnaître toutes les subtilités de leur parfum :

« La pivoine sent la pivoine, c’est-à-dire le hanneton. par le truchement d’une fétidité délicate, elle a le privilège de nous mettre en rapport avec le véritable printemps, porteur d’odeurs suspectes dont la somme est propre à nous enchanter. «