« … une pie passe en rase-mottes dans le pré. Ou un geai. Je n’ai pas eu le temps de bien voir ce que c’était. Qu’est-ce que « voir » ? Aujourd’hui je dirais : c’est être cueilli, voilà, cueilli : quelque chose – un événement, une couleur, une force – vous fait venir à lui, comme les petits enfants prennent une marguerite par le cou, et tirent. La beauté nous décapite. »
Christian Bobin, ‘La grande vie », Gallimard
La pelouse après deux semaines de panne de tondeuse…
Nous l’appellerons « la grande libellule ». De son vrai nom « Libellula depressa », la « libellule déprimée », doit cette triste dénomination à son abdomen large et aplati formant une « dépression ». Cet abdomen bleu clair pour le mâle, ocre jaune pour la femelle, est long de 5 cm et l’envergure atteint plus de 7 cm. L’espèce est considérée comme très commune mais pour nous, c’est la première occasion de l’observer de si près…
…et si longtemps car elle patrouille inlassablement autour de notre petit bassin aux grenouilles. C’est clair qu’elle en a fait son territoire et qu’elle y pondra ses oeufs. Et si elle se montre aussi agressive c’est pour écarter la concurrence : les Anglais l’appellent plus expressivement « Broad-bodied Chaser ».
Ambiance euphorique autour du lac de Gérardmer : les « déconfinés » retrouvent la nature et la liberté. On redécouvre les joies du déjeuner sur l’herbe et des balades au bord de l’eau. On se sourit, on se salue, on se souhaite une belle promenade comme si, pour chacun, c’était « la première fois ».
A quelques kilomètres du lac, le jardin de Berchigranges. L’atmosphère y est plus feutrée mais tout aussi euphorique et la visite a elle aussi un parfum de « première fois », même pour les visiteurs les plus fidèles.
Banc végétal pour la contemplation d’un Cornus Kousa monumental
Confinement oblige, on a manqué le spectacle des narcisses et des jonquilles et les floraisons ne sont pas encore spectaculaires. Mais c’est l’occasion de découvrir de petits trésors végétaux plus discrets.
Camassia caerulea
Cirses carmins
Rodgersia Henrici
Jacinthes des bois
Camaïeu d’ancolies
Lysichiton, fougères et alchemilles
La ronde des euphorbes
Le jardin de mousses inauguré l’an dernier a pris une belle densité. Le manteau de lichens a complètement arrondi les angles de l’éboulis de roches.
Et ceux qu’on attend tous sont déjà là : les pavots bleus de l’Himalaya.
C’est grâce au succès de leur pétition que les jardins de Berchigranges, des Panrées et de Callunes ont pu ouvrir leurs portes :
« …Pourquoi ne pas considérer les bienfaits apportés par une promenade dans un jardin comme absolument nécessaires et bénéfiques aussi bien physiquement que psychologiquement après cette lourde épreuve du confinement ? »
Comme chaque année, quand le beau feuillage des pivoines commence à s’épaissir, nous avons sorti les cages de « confinement ». Ces belles aux « fastueuses corolles » présument de leurs forces. Mais comme chaque année, en voyant les petites touffes de feuilles perdues au milieu de leur cage, nous nous sommes dit qu’elles étaient démesurées…
…et bien sûr, comme chaque année, elles seront finalement trop petites pour leur maintenir la tête haute à toutes.
« Rouge grenat, rose gai, rose sentimental, trois ou quatre autres carmins, elles ont des couleurs de la belle santé, et me réjouiront pendant une semaine. Et puis elles laisseront tomber, toutes à la fois, leur brasier de pétales, avec un soupir de fleur qui imite le brusque trépas de la rose. »
Colette, « Pour un herbier »
« Rose gai », « rose sentimental », grenat et carmins divers… pour être digne du fabuleux herbier de Colette, il faudra enrichir la gamme des pivoines et apprendre à reconnaître toutes les subtilités de leur parfum :
« La pivoine sent la pivoine, c’est-à-dire le hanneton. par le truchement d’une fétidité délicate, elle a le privilège de nous mettre en rapport avec le véritable printemps, porteur d’odeurs suspectes dont la somme est propre à nous enchanter. «
Est-ce parce que j’ai planté des iris des jardins au bout de la digue de l’étang que les iris des marais ont décidé de se multiplier sur la rive opposée ? Face à face très distancié où chacun peut faire valoir ses charmes : la prestance monumentale des premiers, la légèreté et la délicatesse des iris pseudacorus.
Qualité invisible de l’iris des marais : il fixe sur ses rhizomes des micro-organismes qui ont le pouvoir de purifier l’eau. Ce qu’apprécie l’abondante population de poissons.
« Au printemps, c’est dans les bois nus Qu’un jour nous nous sommes connus. Les bourgeons poussaient vapeur verte. L’amour fut une découverte. Grâce aux lilas, grâce aux muguets, De rêveurs nous devînmes gais. Sous la glycine et le cytise, Tous deux seuls, que faut-il qu’on dise ? Nous n’aurions rien dit, réséda, Sans ton parfum qui nous aida. »
Charles Cros, « Le coffret de santal »
Cette clématite, Clematis Docteur Ruppel, je crois (?) végétait, le pied à l’abri du soleil, en compagnie d’un hortensia. Mais la voilà rayonnante, en compagnie de la glycine de Chine. Il suffit parfois d’une rencontre pour changer la vie…
Comme chaque printemps, John se prend un petit coup de nostalgie pour son Angleterre natale. Il semble que pour un Anglais, il n’est pas de mois de mai sans « bluebells ». Sans ces tapis de jacinthes des bois, comme des nappes de brumes bleues flottant dans les sous-bois.
Et pourtant, notre sous-bois ne manque pas de charme. Certes, il est moins romantique, mais l’ail des ours éclaire bien joliment les bords du ruisseau de nappes de brume blanche…
Il n’a pas le parfum du muguet mais il est prometteur de belles saveurs et de santé (à condition de ne pas confondre ses feuilles avec celles du muguet qui sont hautement toxiques).
Et pour faire plaisir à John et me souvenir de mes promenades en forêt de Soignes dans ma Belgique natale ou en forêt de Compiègne (de somptueuses hêtraies), le magnifique sous-bois de Hallerbos près de Bruxelles.
Oublions les trois malheureux brins de muguet qui s’obstinent à survivre dans notre sous-bois. Il y a tant de jolies fleurs blanches qui illuminent les bords du ruisseau. La plus étonnante est pour moi le sceau de Salomon, cette jolie hampe aux feuilles dressées comme autant de protections de ses grelots blancs. On l’appelle aussi « faux muguet »…
Elle s’installe dans les recoins les plus inattendus, le plus souvent à l’ombre humide (sans doute est-ce pour cela qu’on l’appelle aussi « grenouillet », mais aussi sous un rosier en plein soleil.
Mais pourquoi ce nom de sceau de Salomon ? Je ne l’ai pas vérifié mais je fais confiance aux naturalistes qui ont vu (avec beaucoup d’imagination) dans ses étranges rhizomes des hexagrammes inscrits dans des cercles.
« Pourquoi les dieux seraient-ils immortels ? En quoi l’immortalité rendrait-elle divin ? La pivoine est-elle moins sublime du fait qu’elle va faner ? »
Amélie Nothomb, « Métaphysique des tubes »
Sublime explosion tant attendue, comme chaque année, des premiers boutons de pivoines. Faisons un voeu…