« Là où chantent les écrevisses »

Par un étrange dérèglement des sens et de la mémoire, « La pastorale américaine » de Philip Roth peut me replonger dans le silence de matins enneigés sur les hauteurs des Vosges et dans l’odeur du feu de bois. Etrange, Philippe Claudel et « Les âmes grises » réveillent, comme si je l’avais lu hier, ce sentiment de sécurité qu’on ne trouve qu’en compagnie d’une âme sœur, à l’abri d’une réalité peu fraternelle. Les bons livres s’incrustent en nous, à jamais associés à des émotions mêlées d’embruns de mer du Nord ou de parfums de Bagatelle. Et je sais quel livre je rouvrirai pour revivre l’intensité de cet incroyable printemps 2020.

Printemps 2020 vécu intensément sous un ciel limpide, confinés dans notre forêt à l’affût des pics et du coucou, des colverts aux visites trop brèves, du héron toujours aussi insultant pour les « occupants » que nous sommes. En joie à l’envol des nichées de bergeronnettes, de mésanges, de grives, de merles et de rouges-queues. Inquiets des apparitions des geais, du milan et d’une pie grièche à tête rousse. En attente du retour du martin-pêcheur alors que les grenouilles se prélassent déjà sur les pierres chaudes à l’abri des fougères et des graminées…

Et dans la magnifique prison de notre forêt, une rencontre inespérée : la Fille de marais « où chantent les écrevisses ». Un roman d’initiation à la nature et à la solitude. Le récit d’une vie dans la nature sauvage de la Caroline du Nord, côte marécageuse peuplée de grands oiseaux de mer. Une vie terrifiante et fascinante, racontée dans une belle langue (hommages au traducteur !) par une scientifique amoureuse des mots autant que de la faune et de la flore. Délia Owens est biologiste et zoologue.

Printemps en jaune et bleu

Le jaune est une couleur mal aimée. Michel Pastoureau, l’historien des couleurs, retrace sa longue déchéance depuis l’Antiquité. Couleur presque sacrée pour les Grecs et les Romains, couleur de l’immortalité pour les Celtes et les Germains, elle est associée depuis le Moyen Age aux vices du mensonge, de l’avarice, de la félonie. (« Jaune – Histoire d’une couleur », Ed. Seuil).

Caltha palustris qui revient à chaque printemps au bord du ruisseau.

Pour la jardinière que je suis, le jaune ne m’inspire aucun préjugé mais pose des problèmes d’harmonie. Le jaune, par son éclat, sa luminosité, « écrase » les concurrents, pire, il jure avec les roses et les mauves. Sauf… avec sa complémentaire à laquelle il donne encore davantage de présence. Alors pour ne pas me priver de toutes les floraisons généreuses du printemps, j’essaie de m’inspirer de Claude Monet et de sa passion pour les couleurs complémentaires.

Muscaris et tulipes jaunes
Vinca minor
Euphorbe corse et santoline Lemon Fizz
Mahonia aquifolium et forsythias
Népetas mussinii
Anemone coronaria Mr Fokker – Anémone de Caen
Pervenches panachées
Narcisses variés
Violettes sauvages dans le gravier de l’entrée

Le retour des bergeronnettes

« Compagne d’hommes innocents et paisibles, la bergeronnette semble avoir pour notre espèce ce penchant qui rapprocherait de nous la plupart des animaux, s’ils n’étaient repoussés par notre barbarie. » Buffon, « Histoire naturelle des oiseaux ».
Tapis d’ail des ours dans le sous-bois
Anémones sauvages

Quand fleurissent les anémones sauvages et que l’ail des ours tapisse le sous-bois, c’est l’heure du retour de la bergeronnette grise. L’oiseau le plus agile, le plus gracieux, le plus drôle. Aussi familier que le rouge-gorge, il s’approche de son pas de petit soldat avant de décoller à la verticale et de se lancer dans des loopings spectaculaires pour attraper les insectes.

Les bergeronnettes arrivaient en meute il y a à peine six ans. Cette année, comme l’an dernier, nous n’avons qu’un seul couple qui nous est revenu. Espérons que le grand calme qui ralentit le monde protégera une nombreuse progéniture…

Un papillon fait-il le printemps ?

Au petit matin, le jardin était tout blanc de givre mais le soleil a vite réchauffé tout son petit monde. Le Bambou sacré resplendit de ses petites pépites écarlates…

La sarcocca embaume à en faire tourner la tête…

Les boutons de camélia gonflent, la bruyère s’épanouit…

…et le papillon doit s’imaginer que le printemps est là ! Ne devrait-il pas plutôt être en sommeil dans sa chrysalide ? Ou est-ce lui qui a raison : le printemps est arrivé !?

2020

Pleins d’énergie comme notre voisin de la forêt de Darney, nos meilleurs voeux aux jardiniers amoureux de la terre, aux Sisyphe du désherbage, aux virtuoses du compostage, aux semeurs compulsifs, à tous ceux dont le coeur bat pour l’abeille qui butine, le moineau qui pépie, la petite martre qui se cache…

 © Fabrice Cahez

Merci à Fabrice Cahez de nous offrir le fruit de ses journées d’attente et de persévérance, merci de nous faire partager l’insaisissable, en photographie et en poésie.

Merci pour ses rencontres de Natur’images.

C’est l’automne, « chaque feuille est une fleur »

Non, l’automne n’est pas une saison triste. C’est aussi la saison du renouveau. « L’automne est un deuxième ressort où chaque feuille est une fleur », disait Camus.

Il y a un mois, le ruisseau étant encore à sec. Mais voilà, le miracle de l’automne s’est à nouveau produit même si l’on n’osait plus y croire ! L’eau coule à flots et la vie renaît. Et les troglodytes mignons (que j’espère un jour réussir à photographier) ne semblent pas perturbés…

Et pourtant le ruisseau est devenu torrent en quelques jours. Il fait le bonheur du martin-pêcheur qui remonte le courant au ras de l’eau mais il effraie les chats…

Ils se tiennent à distance du courant d’air et d’embruns mais c’est certainement le vacarme des chutes d’eau qui les impressionne le plus.

Et voilà qui repose, comme chaque année, la même question : comment aménager les rives d’un ruisseau sec en été et torrentueux quand vient l’automne ? Pour le moment, c’est du genre sauvage : fougères, lichens, jeunes résineux, spirées, herbes folles. Ce joyeux mélange se fond dans les feuillages de la belle saison mais en hiver, il devient bien triste…

Merci à la salamandre

Comme les cèpes et les coulemelles qui se ramassent par kilos, les salamandres sortent de leur cachette. En voici une qui veille la nuit sur les boutures et les jeunes pousses.

Salamandre tachetée

Grands travaux aquatiques

L’étang est à son niveau le plus bas. Le bon moment pour faire le ménage car, de toute évidence, les nénuphars et les graminées adorent l’eau chaude.

En deux ans, ils se sont multipliés à vitesse grand V au point que les feuillages étouffent les fleurs de nymphéas et menacent peut-être la vie des profondeurs.

Il était temps d’éclaircir tout cela. Mais nous avons dû nous avouer vaincus et appeler du renfort. L’arrachage des racines de nénuphars comme des rhizomes des graminées relève des travaux d’Hercule.

Travail ingrat pour un résultat assez désolant. Visuellement seulement. L’étang et ses habitants, carpes, brochets et goujons, couleuvres et grenouilles, sans oublier les campagnols amphibies, vont pouvoir respirer.

Pour limiter la repousse au moins sur le talus (car nous ne nous faisons pas d’illusion, elles repousseront !), nous tentons la technique de la barrière anti-rhizomes. Et nous cherchons des espèces de plantes capables de concurrencer les graminées…

Une petite libellule

« Pour moi (Joan Miro), un brin d’herbe a plus d’importance qu’un grand arbre, un petit caillou qu’une montagne, une petite libellule a autant d’importance qu’un aigle. Dans la civilisation occidentale, il faut du volume. C’est l’énorme montagne qui a tous les privilèges. » Alors que c’est que c’est de l’abeille et du lombric que dépend notre survie…

Abeille charpentière ?

Dans la série des nouveaux visiteurs de l’été, voici une énorme butineuse. Ses ailes bleutées et irisées paraissent bien petites pour déplacer ce corps volumineux. Il semble qu’il s’agit d’un xylocope. Mais le corps n’est pas noir, plutôt marron. Merci à l’entomologiste qui m’aidera à l’identifier…

Tellement costaude la bestiole que la guêpe paraît bien fragile.

Il faut dire que, s’il s’agit bien du xylocope, il lui faut de la puissance pour creuser le bois. Les abeilles charpentières ou perce-bois auront de quoi travailler vu l’état de la forêt !