2020 sera, entre autres étrangetés, l’année des grenouilles. Elles sont partout et se font entendre à toute heure : sur l’étang, au bord de « leur » mare et dans le petit bassin que nous n’osons plus nettoyer de peur de les déranger…
Sur leurs radeaux, les feuilles et même les pétales de nénuphars de l’étang…Au soleil, sur les pierres chaudes de leur mare, à l’abri des bambous et des graminées.
Ils seront bientôt somptueux. Macrophylla, paniculata, arborescents, ils fleuriront généreusement tout l’été sans demander d’autre attention que l’arrosage. Mais je crois que c’est en tout début de floraison que je les préfère. Hortensias de « grand-mère », installés depuis des décennies par nos prédécesseurs, ou hydrangéas plus rares venus de jardins japonais, l’éclosion de leurs premières fleurs est particulièrement émouvante.
Hortensia macrophylla « boule » , ‘Blaue Donau’ ?
Hydrangea arborescens ‘Annabelle’ dont les jolies ombelles vertes annoncent de généreuses boules blanches.
H. paniculata ‘Early Sensation’
Hydrangea paniculata ‘Vanille fraise’.Hortensia macrophylla « boule » , ‘Bouquet rose’ ?Hydrangea macrophylla ‘Alpenglühen » ?, au feuillage charnu, qui vire au grenat doublé de violet à l’automne pour de magnifiques bouquets secs. Hydrangea arborescens ‘Spirit Invincibelle’, Annabelle rose qui porte bien son nom : elle a résisté à la sécheresse, à la canicule, aux vents d’hiver qui soufflent sur l’étang.
Il pleut depuis ce matin. Ce jour de grand arrosage nous rappelle notre premier printemps dans la plaine des Vosges. Les prés regorgeaient d’eau, le ruisseau grondait. Rien que de très banal, nous disait-on au village. Mais les choses ont bien changé depuis ce printemps 2013. Les pluies printanières se font de plus en plus rares, le ruisseau commence à se tarir de plus en plus tôt et… notre jardin aussi a bien changé.
Petit moment d’auto-satisfaction pour le travail accompli et les floraisons réussies en dépit d’un climat de moins en moins adapté à un jardin à l’anglaise. Moment de perplexité aussi quant à l’utilité future du petit canal de drainage le long des plates-bandes, il nous avait coûté tant d’efforts…
« Un jardin, c’est l’enclos et le paradis. La forme sera donnée petit à petit par des choses qui vont apparaître sur le terrain. Le jardinier respecte quelque chose qui est un mouvement physique sur le terrain. On sait quand on commence, on ne sait pas quand on finit. »
Mieux que « la prison heureuse », des « chambres de verdure » sont autant d’enclos où s’inventer son paradis, des espaces limités où tout n’est que mouvement.
Harmonieuse rencontre « ton sur ton » d’une fleur de phlomis et d’un lepture tacheté (rutpela maculata). Ce coléoptère effilé est facilement reconnaissable à ses élytres jaunes tachés et rayés de noir. Les antennes aussi sont annelées jaune et noir.
Rutpela maculata (lepture tacheté)
Le Phlomis fructicosa ou Sauge de Jérusalem est l’arbuste le plus facile à vivre qui soit. Je l’ai ramené du Jardin d’Adoué près de Nancy et de sa pépinière de plantes rustiques avec la garantie qu’il survivra au climat des Vosges. Planté au printemps dernier, il a enduré la canicule dans la partie la plus ingrate du jardin sans faiblir. Son beau feuillage duveteux, vert argenté ourlé de blanc, a résisté à l’hiver (très doux) et il a déjà doublé de volume. Il devrait atteindre 1 m 25 à maturité.
Première floraison de l’hymenocallis ! Eclosion d’autant plus éblouissante qu’elle éclaire le jardin après plusieurs jours de pluie (pluie tant attendue). Cette Ismène festalis est aussi appelée « lys araignée », appellation pas très gracieuse mais qui évoque son délicieux parfum. On l’appelle encore « jonquille du Pérou », invitation au voyage des origines de cette plante bulbeuse de la famille des amaryllis. (Je les ai plantées au jardin dans leur pot pour les mettre sous abri avant l’hiver.)
Cette belle Ismène blanche nous console de la fanaison accélérée par la pluie d’autres élégantes tout en blanc : les iris « dames blanches » et les dernières bractées blanches du cornouiller du Japon.
« … une pie passe en rase-mottes dans le pré. Ou un geai. Je n’ai pas eu le temps de bien voir ce que c’était. Qu’est-ce que « voir » ? Aujourd’hui je dirais : c’est être cueilli, voilà, cueilli : quelque chose – un événement, une couleur, une force – vous fait venir à lui, comme les petits enfants prennent une marguerite par le cou, et tirent. La beauté nous décapite. »
Christian Bobin, ‘La grande vie », Gallimard
La pelouse après deux semaines de panne de tondeuse…
Nous l’appellerons « la grande libellule ». De son vrai nom « Libellula depressa », la « libellule déprimée », doit cette triste dénomination à son abdomen large et aplati formant une « dépression ». Cet abdomen bleu clair pour le mâle, ocre jaune pour la femelle, est long de 5 cm et l’envergure atteint plus de 7 cm. L’espèce est considérée comme très commune mais pour nous, c’est la première occasion de l’observer de si près…
…et si longtemps car elle patrouille inlassablement autour de notre petit bassin aux grenouilles. C’est clair qu’elle en a fait son territoire et qu’elle y pondra ses oeufs. Et si elle se montre aussi agressive c’est pour écarter la concurrence : les Anglais l’appellent plus expressivement « Broad-bodied Chaser ».
Ambiance euphorique autour du lac de Gérardmer : les « déconfinés » retrouvent la nature et la liberté. On redécouvre les joies du déjeuner sur l’herbe et des balades au bord de l’eau. On se sourit, on se salue, on se souhaite une belle promenade comme si, pour chacun, c’était « la première fois ».
A quelques kilomètres du lac, le jardin de Berchigranges. L’atmosphère y est plus feutrée mais tout aussi euphorique et la visite a elle aussi un parfum de « première fois », même pour les visiteurs les plus fidèles.
Banc végétal pour la contemplation d’un Cornus Kousa monumental
Confinement oblige, on a manqué le spectacle des narcisses et des jonquilles et les floraisons ne sont pas encore spectaculaires. Mais c’est l’occasion de découvrir de petits trésors végétaux plus discrets.
Camassia caerulea
Cirses carmins
Rodgersia Henrici
Jacinthes des bois
Camaïeu d’ancolies
Lysichiton, fougères et alchemilles
La ronde des euphorbes
Le jardin de mousses inauguré l’an dernier a pris une belle densité. Le manteau de lichens a complètement arrondi les angles de l’éboulis de roches.
Et ceux qu’on attend tous sont déjà là : les pavots bleus de l’Himalaya.
C’est grâce au succès de leur pétition que les jardins de Berchigranges, des Panrées et de Callunes ont pu ouvrir leurs portes :
« …Pourquoi ne pas considérer les bienfaits apportés par une promenade dans un jardin comme absolument nécessaires et bénéfiques aussi bien physiquement que psychologiquement après cette lourde épreuve du confinement ? »