A tous les Saints

Parce que je ne veux pas être complice de ce qu’il se passe, je prie aujourd’hui tous les Saints. Qu’ils me disent que l’Enfer existe. S’il n’existe pas, puissent les nouveaux barbares vivre sur terre l’enfer qu’ils ont eux-mêmes créé. Au plus bas des cercles de l’Enfer que Dante réservait aux traîtres, il devrait y avoir la foule de tous ces êtres froids qui brandissent l’étendard de l’éthique et de l’humanité pour mieux les ignorer ou même s’en moquer.

Planche hors texte imprimée dans L’Enfer de Dante Alighieri, avec les dessins de Gustave Doré.

« Aussitôt que nous parvînmes au fond du puits obscur sous les pieds du géant, et que nous fumes descendus beaucoup plus bas, tandis que je contemplais encore les parois élevées, j’entendis qu’on me disait :  » Prend garde où tu marches ; n’écrase pas, avec la plante de tes pieds, les têtes de tes pauvres misérables frères ! « 
A ces mots je me tournai, et je vis devant moi et sous mes pieds un grand lac, qui, étant gelé, ressemblait plutôt à du verre qu’à de l’eau. Jamais un voile plus épais ne couvrit en hiver le cours du Danube en Autriche, ou du Tanaïs sous le ciel glacé, que ne l’était celui qu’on voyait dans ce lieu, et sur lequel les monts Tabernick et Pietrapana seraient tombés sans le faire craquer à sa surface. Et comme la grenouille se met à coasser le museau hors de l’étang, à l’heure où la villageoise rêve souvent de glaner, ainsi ces ombres désolées, livides, jusque-là où se peint la honte, étaient enfoncées dans la glace, et leurs dents claquaient comme des becs de cigognes. Leur face était tournée en bas ; leur bouche, du froid, et leurs yeux témoignaient de la tristesse de leur âme. »
Chant XXXII, versets 16-39

Mêli-mêlo d’ancolies

« L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain »

« Clotilde », Guillaume Apollinaire

Non, point de bile, point de noirceur dans l’ancolie. Elle est gracieuse et fantasque, se ressemant là où le vent l’y pousse. Elle est rose nacré ou pourpre violacé, les pétales lisses ou chiffonnés, d’une morphologie aussi étrange que son étymologie.

Non, l’ancolie n’est ni mère ni fille de la mélancolie, la « bile noire » des Grecs (μελαvχολία composé de μέλας, « noir » et de χολή « la bile » ). Ou si peu…

Elle a suivi des chemins plus tortueux. Aquilegia vulgaris devrait son nom à ses cavités qui recueillent l’eau. A moins que le nom ne dérive de l’aigle, « aquila », à cause de ses étranges éperons en forme de crochet.

De dérive en dérive, en passant par la symbolique médiévale et la contamination avec la mélancolie, « Aquilegia » est devenue « ancolie ». Elle aime l’eau, la pluie, l’ombre et le soleil, la liberté.

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Sur les chemins noirs des Vosges

« Sur les chemins noirs » des Vosges, on peut marcher de Rouvres-la-Chétive à Charmois l’Orgueilleux, de Bainville-aux-Saules à Roville-aux-Chênes, de Saint-Benoît-la-Chipotte à Soulosse-sous-Saint-Elophe.

De village en lieu-dit, on entend le chant des oiseaux dans les haies, le pas de l’écrivain-voyageur, la poésie de l’Histoire. Et l’inquiétant silence des tracteurs.

« On marche sur la tête »

Blanc

L’automne, « un deuxième printemps où chaque feuille est une fleur ».

L’hiver, une saison de froid brûlant

qui fait de chaque brindille une pépite.

Genêt à balais (Cytisus scoparius
Dernière rose sur l’arche du ‘catwalk’

Miscanthus Sinensis

Même les champignons se font brillants

Exidiopsis effusa

Verts

Quand le dégoût vous prend, quand ce dégoût est provoqué par ceux en qui vous espériez, quand ce dégoût risque de ne vous inspirer que mièvreries ou vulgarités, mieux vaut, comme Gaspard Proust, recourir aux mots d’un génie…

« Quelle tristesse et quelle colère s’emparent de toute votre âme quand une grande idée que vous-même, saintement, vous vénérez depuis longtemps, est reprise par des incapables qui viennent l’exhiber à d’autres imbéciles comme eux, l’exhiber dans la rue, et que vous la retrouvez soudain dans un marché aux puces, méconnaissable, souillée, présentée sous un jour absurde, de biais, sans proportion, sans harmonie, hochet d’enfant stupide. »

« Les Démons » de Fiodor Dostoïevski, cité par Gaspard Proust sur France Inter le 2 février 2023.

Automne en vert et roses

Même si l’été n’en finit pas, même si la forêt et les collines restent bien vertes, même si les rosiers s’obstinent à refleurir, le mois de novembre réveille l’écho d’Apollinaire, soumis pour l’éternité « au chef du signe de l’automne »…


« Ma vie est recueillie en ma saison factice

Et je feins d’écouter la chute des fruits mûrs

Tandis qu’une araignée entre mes bras se tisse

La toile où tôt cherront les pucerons impurs« 

« L’automne et l’écho » in « Le guetteur mélancolique »

La belle saison

Peut-être l’avions-nous oublié : le vert est la plus précieuse des couleurs. Avec le retour de la pluie, le retour des beaux jours : parfums d’herbes mouillées et de champignons, couleurs qui se bousculent, fleurs qui s’ébouriffent d’impatience, murmures et grondements du ruisseau, cris du martin-pêcheur. Et… le brame, « l’haleine de la nuit ».

Dans la plaine Naît un bruit. C’est l’haleine De la nuit. Elle brame Comme une âme Qu’une flamme Toujours suit.

Les Djiins, Victor Hugo

Une idée de l’infini

Ca brûle du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest mais cela n’a pas refroidi une centaine de héros de l’asphalte pour se lancer dans le 44e Rallye de la Plaine des Vosges. 134,384 km de pollution atmosphérique et sonore autour de Mirecourt, pauvre cité des luthiers assourdie par les pétarades des bolides.

Un peu plus haut dans les Vosges, dont le piémont a des allures d’Andalousie, le défi était de franchir en moto 80 mètres dans au moins 50 cm de boue avec seulement 25 mètres d’élan !

De beaux titres pour la presse régionale qui laissent les écologistes muets, trop préoccupés par le sexe des anges.

« La bêtise humaine est la seule chose qui donne une idée de l’infini », disait Renan. Plus clairvoyant, Schiller annonçait la fin de l’histoire : « Gegen Dummheit kämpfen Götter selbst vergebens* » …

*Contre la bêtise, même les dieux combattent en vain »

Jaunes printemps

Mille et un éclats de jaunes et une pensée pour Vincent qui devait vivre le printemps jusqu’à la brûlure. « Il aimait le jaune, ce bon Vincent, ce peintre de Hollande, ces lueurs du soleil rallumaient son âme, qui abhorrait le brouillard, qui avait besoin de la chaleur » (Paul Gauguin).

Parmi les fleurs sauvages, l’explosion des genêts. Ils se multiplient spontanément en bordure de forêt dès qu’ils trouvent un peu de soleil.

Hiératiques, et envahissants eux aussi, les iris des jardins…

Dangereusement épineux (pour le grand bien des mésanges), délicieusement parfumé, le Berberis Koreana, plus subtil encore que le lilas dont il repousse la floraison dans des hauteurs inaccessibles…

Cadeau des pluies d’avril, des vagues de boutons d’or…

Cadeau d’un oiseau, qui l’a probablement volé dans le village, un petit pavot jaune safran (un pavot d’Islande, je crois) a réussi à se faire une place parmi les sauvageonnes.

Stupéfaction

Jeudi, jour dont nous n’imaginions pas encore la gravité, Marie-Anne et moi parlions lichens, couleurs et poésie. J’avais recherché un poème de Francis Ponge mais sans succès. Toujours prête à relever les défis poétiques, La Bouche à Oreilles a retrouvé un vers aux résonances troublantes :

« Les patrouilles du lichen colonisant le roc stupéfait »

Elle n’a pas trouvé la suite mais le haïku qu’elle a fait de cette bribe de poème est lourd de sens :

les patrouilles bleues

des lichens colonisent

le roc stupéfait

Je vais me mettre en quête des recueils de Francis de Ponge.

Merci Marie-Anne !