Il vient de retrouver un beau feuillage dense à feuilles arrondies, souples et « frangées », ce n’est pas un mahonia. On l’a sévèrement taillé l’été dernier pour se préserver de ses redoutables épines, ce n’est pas un cytise. Le traitement lui a bien réussi car il a poussé dans les hauteurs du vieux lilas (3 mètres) et il s’est couvert de ses grappes de petites fleurs jaunes et parfumées. Mais on ne l’a toujours pas identifié…
Le jaune est une couleur mal aimée. Michel Pastoureau, l’historien des couleurs, retrace sa longue déchéance depuis l’Antiquité. Couleur presque sacrée pour les Grecs et les Romains, couleur de l’immortalité pour les Celtes et les Germains, elle est associée depuis le Moyen Age aux vices du mensonge, de l’avarice, de la félonie. (« Jaune – Histoire d’une couleur », Ed. Seuil).
Caltha palustris qui revient à chaque printemps au bord du ruisseau.
Pour la jardinière que je suis, le jaune ne m’inspire aucun préjugé mais pose des problèmes d’harmonie. Le jaune, par son éclat, sa luminosité, « écrase » les concurrents, pire, il jure avec les roses et les mauves. Sauf… avec sa complémentaire à laquelle il donne encore davantage de présence. Alors pour ne pas me priver de toutes les floraisons généreuses du printemps, j’essaie de m’inspirer de Claude Monet et de sa passion pour les couleurs complémentaires.
Muscaris et tulipes jaunes
Vinca minorEuphorbe corse et santoline Lemon Fizz
Mahonia aquifolium et forsythiasNépetas mussinii
Anemone coronaria Mr Fokker – Anémone de CaenPervenches panachées
Narcisses variésViolettes sauvages dans le gravier de l’entrée
« Compagne d’hommes innocents et paisibles, la bergeronnette semble avoir pour notre espèce ce penchant qui rapprocherait de nous la plupart des animaux, s’ils n’étaient repoussés par notre barbarie. » Buffon, « Histoire naturelle des oiseaux ».
Tapis d’ail des ours dans le sous-bois
Anémones sauvages
Quand fleurissent les anémones sauvages et que l’ail des ours tapisse le sous-bois, c’est l’heure du retour de la bergeronnette grise. L’oiseau le plus agile, le plus gracieux, le plus drôle. Aussi familier que le rouge-gorge, il s’approche de son pas de petit soldat avant de décoller à la verticale et de se lancer dans des loopings spectaculaires pour attraper les insectes.
Les bergeronnettes arrivaient en meute il y a à peine six ans. Cette année, comme l’an dernier, nous n’avons qu’un seul couple qui nous est revenu. Espérons que le grand calme qui ralentit le monde protégera une nombreuse progéniture…
Confinés pour cause de guerre au virus, on n’en observe que mieux les petites guerres qui se jouent dans le jardin. Sur le talus, à l’ombre des grands épicéas (qui résistent encore aux attaques de scolytes), les pervenches commencent, pour notre plus grand plaisir, à conquérir le territoire du lierre.
Un peu plus exposés au soleil, ce sont les pervenches panachées qui ont déjà gagné la partie. Visiblement, la sécheresse et la canicule leur ont été favorables. Le lierre est étouffé mais les bulbes également. Seul un narcisse parvient à surnager et quelques crocosmias arriveront peut-être, avec l’aide des jardiniers, à refleurir.
Dans la plate-bande qui borde la maison, c’est une bataille échevelée et parfumée entre jacinthes, primevères et muscaris d’où émergent difficilement les hellébores.
Auprès de votre arbre, vous avez été si heureux. Cher Claude, vous n’auriez pas dû le quitter des yeux. Et c’est pourtant à cet arrachement que nous devons notre bonheur d’aujourd’hui, le bonheur de vivre dans votre forêt. Votre souvenir est et restera présent dans tous les recoins du jardin. Les vannes que vous avez construites avec votre méticulosité d’ingénieur d’un temps révolu. Le vivier envahi par les herbes. Le matériel de pêche abandonné dans la grange qui nous évoque des dimanches à la campagne dignes de la Belle Epoque. Les portes que vous avez aménagées dans la clôture pour partir à la cueillette des cèpes et des girolles. Les mélodies improvisées au piano dont vous effleuriez si délicatement les touches… Et cette image, celle de votre dernière visite : assis sur le banc (que nous avons repeint en rouge, vous avez apprécié) au bout de l’étang, vous étiez mélancolique mais souriant, vous remémorant sans doute les années de travaux, d’entretien et les joyeuses parties de pêche.
Cela fait plusieurs jours que la pluie tombe en abondance. Depuis le Col des Clochettes, l’eau dévale la colline à travers les bois et entre à grand fracas dans l’étang.
Le ruisseau est passé au niveau « alerte rouge » : les chats se tiennent à carreau dans le périmètre de sécurité de la maison et on prie pour que les ligulaires, les rodgersias et les euphorbes résistent au courant.
Quand les flots se seront calmés, nous « ferons le ménage », nous éliminerons les branches cassées mais, pardon Claude, nous ne pouvons pas vous promettre de remettre chaque rocher « à sa place » comme vous le faisiez après chaque orage. Vous deviez être un Maître Zen sans le savoir. Dans cette voie de sagesse, nous vous promettons aussi de suivre votre trace.
Au petit matin, le jardin était tout blanc de givre mais le soleil a vite réchauffé tout son petit monde. Le Bambou sacré resplendit de ses petites pépites écarlates…
La sarcocca embaume à en faire tourner la tête…
Les boutons de camélia gonflent, la bruyère s’épanouit…
…et le papillon doit s’imaginer que le printemps est là ! Ne devrait-il pas plutôt être en sommeil dans sa chrysalide ? Ou est-ce lui qui a raison : le printemps est arrivé !?
« Ils sont partout sauf en eux, ces gens qui font le tour du monde. Le plus long voyage que j’ai fait, c’était dans les yeux d’un chat. Les bêtes sont des anges. Leur silence est proche de celui des livres. Leur silence est de l’encre. Il porte une tunique de papier, une ceinture d’encre. Il entre dans notre coeur et il parle. De l’intérieur de nous. Sans mots. »
Christian Bobin, « Un bruit de balançoire », L’Iconoclaste, 2017
Pleins d’énergie comme notre voisin de la forêt de Darney, nos meilleurs voeux aux jardiniers amoureux de la terre, aux Sisyphe du désherbage, aux virtuoses du compostage, aux semeurs compulsifs, à tous ceux dont le coeur bat pour l’abeille qui butine, le moineau qui pépie, la petite martre qui se cache…
Merci à Fabrice Cahez de nous offrir le fruit de ses journées d’attente et de persévérance, merci de nous faire partager l’insaisissable, en photographie et en poésie.
L’été 2018 déjà, nos hortensias avaient triste mine, des hortensias trentenaires qui faisaient la fierté des anciens propriétaires . Cette année, le mois de juin a passé ce mur de fleurs au gril. Pas question de déplacer cet alignement d’arbustes devenus imposants et aux racines entremêlées, refuge des rouges-gorges et de toute une faune invisible qui échappe même aux chats.
Même en lisère de forêt, cette bordure exposée à l’Est ne supportera pas une canicule de plus. La solution, espérons-le, est de leur faire de l’ombre. Ils auront donc une pergola de branches de saules qui va se couvrir de glycines et de chèvrefeuilles.
Wisteria floribunda Macrobotrys
Wisteria sinensis Alba
Et, au milieu du jardin de moines, encore de l’ombre, avec une treille qui va se couvrir de rosiers lianes : American Pillar et New Dawn. Et peut-être que les clématites daigneront enfin pousser en si bonne compagnie…