« Une vie sans éclat et attentive au simple est semblable à ces coings à la peau duvetée et à l’apparence rugueuse qui, mûrissant dans l’ombre, embaument l’air du cellier – comme fait le corps d’un saint après sa mort. »
Christian Bobin, « Prisonnier au berceau », 2005
Coings des merveilleux vergers de Monthureux-le-Sec
Parfums de terre et de feuilles, opulentes fanaisons, envol d’essaims d’oiseaux… et le brame qui s’approche et s’éloigne dans la forêt. J’aimerais être capable de fixer ces sensations et les souvenirs qu’elles réveillent en quelques mots simples comme les poètes japonais. Mais il me faudra encore beaucoup méditer…
« Montagnes d’automne – ici et là des fumées s’élèvent » Gyôdaï
« Après avoir contemplé la lune mon ombre avec moi revint à la maison » Sodô
Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs Je regrette chacun des baisers que je donne Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs Mon Automne éternelle ô ma saison mentale Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol Une épouse me suit c’est mon ombre fatale Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
Supprimer les fleurs fanées ne signifie pas seulement supprimer les souillures, cela signifie supprimer les fruits, donc les graines. Or, c’est précisément dans les graines que se trouve l’essentiel du message biologique, celui qui génère un ordre dynamique, porteur de jardins inconnus.
Gilles Clément, « Le jardin en mouvement »
Où feront-elles des fleurs l’an prochain, toutes ces graines ? Il y a celles qui, comme d’habitude, s’installeront là où il ne faudrait pas : les roses trémières, toujours en bordure de massif alors qu’on voudrait voir émerger leurs hautes hampes fleuries en arrière-plan, là où elles cacheraient leur feuillage si tôt flétri.
Il y a les vagabondes, comme les angéliques qui ont déménagé du haut au bas du jardin cette année. Il y a celles, comme les nigelles de Damas, qui ont l’art de s’installer en belle harmonie de proportions avec les plantes et arbustes qui ont su arrêter ou intercepter l’envol de leurs graines.
Il y a celles qui ne fleurissent pas comme on l’attendait, comme les lychnis ‘Croix de Malte’ qu’on espérait blancs et qui fleurissent en vermillon… ou les valérianes qu’on espérait roses et qui fleurissent en blanc…
Il y a les invasives, comme les coquelourdes, et celles qui essaiment à tout va et c’est tant mieux : les ancolies, premières fleurs à donner du relief au jardin au printemps sont bienvenues partout, les sceaux de Salomon, les euphorbes… alors respect pour les hampes séchées et leur précieux contenu.
Il y a les têtes de fleurs d’ail, les fruits des pavots d’Orient qui, avant de libérer leurs semences, imposent leur présence graphique et gracieuse.
Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m’avez pris le cœur à la Gare du Nord. … Votre poème* avait fait disparaître Paris et le monde. … La grâce de vos images jetait sur mon visage des reflets de rivière. Et ce rose, ce rose ! Mon dieu comme c’était beau – d’une beauté de noisetier, de soleil dans ses limbes. Si je vous vois en rose, c’est parce que cette couleur n’entre jamais en guerre et semble au bord de défaillir dans l’invisible.
* Rêve intermittent d’une nuit triste
Christian Bobin, « La grande vie ».
Hydrangea arborescens ‘Invincibelle’ et persicaria amplexicaulis pourpres
Il était six heures du matin. Pas un nuage, pas une trace d’avion dans le ciel, juste les derniers éclats d’un quartier de lune . Une légère brise avant la chaleur. Au ras de l’étang, soudain j’ai vu un éclair bleu et or, un large cercle éblouissant à la surface de l’eau… et le martin-pêcheur s’est envolé dans la forêt. Emergeant des feuilles de nénuphars, une famille de colverts a traversé l’étang avant de se cacher entre les graminées. « La forêt chantait, le soleil brillait… je regardais le bleu du ciel et j’étais bien ».
Entre les touffes de fleurs de nénuphars et les graminées, les colverts arrivés il y a trois jours semblent avoir trouvé une bonne adresse pour l’été.
Il était cinq heures du matin On avançait dans les marais Couverts de brume J’avais mon fusil dans les mains Un passereau prenait au loin De l’altitude Les chiens pressés marchaient devant Dans les roseaux
Par dessus l’étang Soudain j’ai vu Passer les oies sauvages Elles s’en allaient Vers le midi La Méditerranée
Un vol de perdreaux Par dessus les champs Montait dans les nuages La forêt chantait Le soleil brillait Au bout des marécages
Avec mon fusil dans les mains Au fond de moi je me sentais Un peu coupable Alors je suis parti tout seul J’ai emmené mon épagneul En promenade Je regardais Le bleu du ciel Et j’étais bien
Et tous ces oiseaux Qui étaient si bien Là-haut dans les nuages J’aurais bien aimé les accompagner Au bout de leur voyage
« La vie est, à mes yeux, instinct de croissance, de durée, d’accumulation de force, de puissance : là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin. »
Friedrich Nietzsche
On la croit sage et douce, comme un ange au sourire, mais c’est une force de la nature qui s’installe là où bon lui semble pour exploser de vitalité.
Chaque éclosion est fascinante par la puissance qui s’en dégage : l’angélique, angelica archangelica, doit son nom à l’Archange Raphaël qui en aurait apporté la racine à Charlemagne, empereur d’Occident, pour sauver son armée malade de la peste.
A la Renaissance, Paracelse utilisa la poudre d’angélique pour endiguer les grandes épidémies de peste de 1510. Remède qu’on utilisa encore pendant l’épidémie de peste à Niort en 1602 : pour se prémunir de la contagion, on mâchait les feuilles et on s’attachait des colliers de graines autour du cou.
50 grammes de graines pour une ombelle de 25 cm cueillie sur une tige de 2 m 50. Quelles belles proportions !
Une chose est sûre, d’après le Museum national d’Histoire naturelle, l’angélique est un puissant répulsif contre les puces. Et elle donne de délicieuses tiges confites pour qui a la patience de s’adonner à la confiserie.
A ne pas confondre avec la grande ciguë, plante vénéneuse, presque aussi haute (2 mètres) avec ses grandes ombelles blanches : son feuillage est plus fin, plus découpé, comme celui du cerfeuil ou des fanes de carotte.
2020 sera, entre autres étrangetés, l’année des grenouilles. Elles sont partout et se font entendre à toute heure : sur l’étang, au bord de « leur » mare et dans le petit bassin que nous n’osons plus nettoyer de peur de les déranger…
Sur leurs radeaux, les feuilles et même les pétales de nénuphars de l’étang…Au soleil, sur les pierres chaudes de leur mare, à l’abri des bambous et des graminées.