On n’osait plus y croire mais l’orage tant attendu a éclaté. La pluie donnera peut-être un nouveau sursis au jardin. Déjà, les rosiers annoncent une nouvelle floraison et les agapanthes, imperturbables sous la canicule, se délectent des gouttes d’eau.
alchémille mollis
Dans la délicieuse fraîcheur de ces derniers petits matins, c’est le silence. Les grenouilles et les insectes sont invisibles, comme les oiseaux. Seuls quelques cris timides et lointains nous donnent signe de vie.
Hydrangea ‘Blue Bird’
Pourquoi, alors que le jardin est enfin arrosé, fumant de parfums, tout le monde l’a-t-il déserté ? Pour les oiseaux, pas de quoi s’inquiéter, nous a rassurés la Ligue de protection des oiseaux : « vos mésanges et vos pinsons sont partis dans la forêt » sans doute plus appétissante que notre jardin.
Le calme revenu, je croyais qu’ils avaient finalement changé d’adresse. La semaine dernière, il y avait grande agitation dans le rosier ‘Bajazzo’ qui grimpe sur le pilier de la terrasse. Deux chardonnerets élégants faisaient équipe pour y construire leur nid : à chacun son tour (il me semble), l’un se postait sur une branche du grand hêtre pleureur pour surveiller les lieux pendant que l’autre ajoutait son brin à l’édifice…
Il est là, au milieu des branches et de la photo, en plein travail.
…et peut-être quelques poils de chat que je dépose au pied des arbustes. Ce matin, plus un mouvement mais… un chardonneret sur le petit nid caché dans l’enchevêtrement des branches du rosier.
Invisible depuis le jardin, à peine soupçonnable depuis la maison, interdiction est cependant décrétée de passer par la terrasse jusqu’à l’éclosion et l’envol des oisillons. Deux à trois semaines semble-t-il.
Mille et un éclats de jaunes et une pensée pour Vincent qui devait vivre le printemps jusqu’à la brûlure. « Il aimait le jaune, ce bon Vincent, ce peintre de Hollande, ces lueurs du soleil rallumaient son âme, qui abhorrait le brouillard, qui avait besoin de la chaleur » (Paul Gauguin).
Parmi les fleurs sauvages, l’explosion des genêts. Ils se multiplient spontanément en bordure de forêt dès qu’ils trouvent un peu de soleil.
Hiératiques, et envahissants eux aussi, les iris des jardins…
Dangereusement épineux (pour le grand bien des mésanges), délicieusement parfumé, le Berberis Koreana, plus subtil encore que le lilas dont il repousse la floraison dans des hauteurs inaccessibles…
Cadeau des pluies d’avril, des vagues de boutons d’or…
Cadeau d’un oiseau, qui l’a probablement volé dans le village, un petit pavot jaune safran (un pavot d’Islande, je crois) a réussi à se faire une place parmi les sauvageonnes.
Au retour du printemps, quand je franchis notre petit pont de bois, je repense au Hidcote Manor Garden. Ce chef d’oeuvre de l’art du jardin anglais (à voir avant de mourir ! ) est une succession de chambres, de perspectives, de scènes intimes ou monumentales façonnées durant plus d’un siècle. Jardin blanc, perspective rouge, « mixed borders » de légende… et, au bout de quelques heures de déambulation émerveillée, un panneau indiquant « The Wild ».
Humour anglais. Dans le doux paysage des Cotswolds, le monde sauvage ne signifie que repos du jardinier : arbres et arbustes succèdent aux massifs de fleurs et l’herbe au gazon. Chez nous, en revanche, « the wild » s’épanouit dans tous les sens.
Le petit « canyon » creusé par le ruisseau ainsi que sa rive côté forêt redeviennent une jungle dès le printemps venu. Lierres, fougères et chèvrefeuilles, angéliques, silènes et anémones des bois, sceaux de Salomon, ail des ours, pousses de hêtres, de bouleaux, de charmes, muriers, framboisiers et myrtilliers se partagent ou se disputent leur bout de territoire.
Mon projet d’en faire une vallée de rhododendrons et d’azalées restera un rêve car les alternances de sécheresse et de hautes eaux sont de plus en plus violentes. Cependant, la rive sauvage prend tout doucement des couleurs.
Le monde sauvage, le vrai, commence derrière le grillage. Les chats le savent bien, ils l’observent et le hument de haut et gardent leurs distances. Biches, chevreuils et sangliers doivent leur laisser d’odorants conseils à rester aux abris dans le monde des humains…
Elles sont plus fortes que tout, les sauvages de la forêt. Les bugles rampantes se disputent le terrain avec les fraises sauvages. Les lysimaques ciliata Fire Cracker parviennent à émerger (elles aussi sont envahissantes) mais les saxifrages et les phlox sauront-ils s’imposer ?
Au bord de la forêt, les silènes dioïques, joliment appelées compagnons rouges et compagnons blancs se battent avec les myosotis, les primevères sauvages et les euphorbes des bois. Arracher ? éclaircir ? Laisser faire la nature, sachant que dans quelques semaines, tout cela n’aura plus du tout la même allure ?
Sorbet de primevères, vacherin d’hellébores, Eton mess de bruyères, granité bleu de muscaris, esquimaux de tulipes… le ciel se moque de nous. Il s’amuse à nous arroser de sucre glace. Bien fait pour nous !
Ca s’est passé le 6 février. Une nuit de pluie a suffi pour transformer le coteau forestier en torrent. Et pour disloquer le petit pont du bout du jardin. au confluent des deux ruisseaux qui nous viennent de la forêt. Mais ce n’est pas le débit de l’eau qui a été fatale.
En une journée, les eaux se sont calmées et l’état des lieux a révélé les responsables du sinistre. Les jeunes hêtres de la berge, fragilisés par des années de sécheresse, ont été achevés par l’humidité de cet hiver. Effondrement et démembrement. Troncs et branches portés par les flots se sont acharnés sur le pauvre petit pont.
Déconstruction, reconstruction, l’avantage de faire table rase, c’est qu’on peut rebâtir sur de meilleures bases. John, fort de l’expérience de son premier ouvrage, a commencé par déplacer le petit pont pour en réduire la portée.
Reste maintenant à renforcer les berges de grosses pierres et à y repiquer des plantes aux racines solides…
A l’autre bout de la forêt de Darney, le joli village de Tignécourt se déconfine, enfin, pour ses 14èmes rencontres entre photographes et amoureux de la vie sauvage. Invités d’honneur : Frédéric Larrey et la panthère des neiges.
« Un grand soleil d’hiver éclaire la colline Que la nature est belle et que le coeur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant »
Dans le Grand Nord, on les appelle « lichens des rennes » ou « mousse de caribous ». Pour moi, ils évoquent plutôt un lointain passé marin, entre algues et coraux, bleu gris comme la mer du Nord par gros temps.
Nourriture des rennes, les lichens inspirent aux scientifiques nordiques aussi des images poétiques : ils y voient des « micro-paysages » comme des « forêts de baobabs »…
Moi j’y vois des algues, des coraux, des éponges… Chaque matin, j’en ramasse comme je ramasserais des coquillages échoués sur le sable…